Salah Ouzrourou, Moudjahid, un combattant du FLN, un de nos adversaires, témoigne sa vie, .

Copie du temoignage de Salah Ouzrourou, Moudjahid extraite de son site sur Google Facebook.

Salah Ouzrourou - Accueil | Facebook

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Les admirables photos n'ont pas suivis, avec la permissionde l'auteur, j'espère pouvoir les mettres un jour !!                  

                       MEMOIRES DE SALAH OUZROUROU

                           (Officier de l’ALN - Officier de l’ANP à la retraite) 

 

     

                Né le 06 octobre 1940 à Ait Hamsi, petit village à une heure de marche de la ville d’El-Hammam, ex Michelet (aujourd’hui appelé Ain el Hammam), commune mixte de plein exercice du Djurdjura chef lieu de daïra, Wilaya de Tizi-Ouzou. Il est à préciser que la dernière appellation lui è été attribuée après l’indépendance, Arabisation oblige. Ce village est perché sur une colline située entre deux oueds, au nord du massif du Djurdjura, comme le montre si bien la photo ci-dessous.

 

 

 

(Village Ait Hamsi (2014)

 

           Le médecin exerçant dans cet hôpital, s’appelait docteur Lejeune. De part sa compétence et son humanisme, il était très respecté par les populations. S’occupant également de la médecine scolaire, il venait chez nous à l’école d’Ait Laaziz, pour la consultation médicale des élèves, au moins une fois par an.

          Vers la fin de la 2ème guerre mondiale, j’avais à peine 5 ans d’âge. Mon grand-père, dont le souvenir que j’ai gardé de lui, était celui d’être alité à proximité du canoun, de jour comme de nuit. Il mourut à l’âge de 75 ans, après une longue maladie. Tan disque mon oncle Amar, malade mental, il fut admis à l’hôpital psychiatrique de Blida au prix de multiples difficultés. Mon père et mon oncle Mohand-Saïd, chacun de son coté, tentèrent de travailler pour assurer la survie de la famille. Pour ce faire, et à l’instar d’autres gents du village, ils prirent le chemin des Aurès pour faire le commerce  ambulant  (thaatarth en Kabyle). Marchands a pied, ils portaient leurs marchandises tantôt à dos d’âne, tantôt sur leur propre dos, et sillonnèrent inlassablement les douars des Aurès ainsi que les villes de Batna et de Constantine.

           Après plusieurs années d’efforts, consentis d’ailleurs sans succès, à la recherche du gîte pour maintenir la survie de la famille restée au bled, ils rentèrent à la maison, dans l’attente de  jours meilleurs. Malgré tout, leurs compagnons  avaient  réussi à s’y adapter et s’étaient installé définitivement à Batna, Constantine ou Camps Robert (Oum el Bouaghi actuellement). Certains de leur descendants s’y trouvent d’ailleurs jusqu’à nos jours, 2012.

           Cette expérience s’étant soldée par un échec, mon père  ne voyait qu’une  seule issue et à l’instar d’autres villageois, celle de traverser la mer pour tenter une autre chance, en France.

           De par la rareté des moyens de transport, souvent inexistants, il devait faire deux bonnes heures de marche, la valise en main ou portée sur l’épaule, en empruntant les sentiers menant du village jusqu’à Ain el Hammam, (voir la photo ci-dessous, prise en 1947) pour prendre l’unique  bus qui descend sur Alger, le moment venu.

 

           Avant de prendre le chemin de l’exil, ma mère lui faisait sa valise dans laquelle sont rangées quelques provisions (Aaouin en kabyle) on y trouve de la galette, des figues sèches, du maajoun et arkoul, essentiel.

 

 

         Au moment de la séparation, ma mère et ma grand-mère, tout en le comblant de bénédictions, le suivirent en pleures,  jusqu’à la sortie du village.

          Le jour du départ de la maison, il faisait une marche d’au moins une heure sur Ain el Hammam ; 1ére étape. De cette ville, il prend la route sur Alger par le moyen d’un vieux bus plein à craquer, vu le nombre de voyageurs, dont certains étaient contraints de prendre place sur le toit, à l'exemple de la photo ci-dessous prise en 1947.

 

   (Un Kabyle sur le toi d’un bus en route pour le port d’Alger et embarquement pour Marseille)

 

           D’Alger, mon père prenait le bateau pour faire la traversée de la mer méditerranée à destination de la France. Arrivé à Marseille, il devait rejoindre Paris par train pour y chercher du travaille à l’effet de subvenir aux besoins de la famille. A son arrivée a Paris, il était accueillit par des gents du village installés avant lui en France et l’aidèrent à trouver du travail. Parmi ces hommes remarquables, il faut distinguer Yadaden Mohand, marié à une Française et propriétaire d’un bistro à Paris. A l’instar de mon père, presque tous les nouveaux arrivés issus de notre région, atterrissent chez lui pour les prendre en charge au plan hébergement et restauration à crédit, en attendant de trouver un emploi.

           C’étaient des moments difficiles pour lui, mais grâce à la solidarité qui existait entre les émigrés, mon père a pu s’intégrer dans ce nouveau milieu. Son premier poste de travail était dangereux et insalubre ; emplois réservés aux émigrés ; s’était à l’usine Hutchinson ou l’on fabriquait du caoutchouc. Il vivait dans un dortoir au milieu de ses concitoyens. Son salaire était si dérisoire, qu’il subvenait à peine à ses propres besoins. Comment pouvait-il nourrir sa famille pour laquelle il a traversé la mer? Ayant fréquenté l’école d’Ait Laaziz, mon père savait lire et écrire. A la demande de nombreux émigrés illettrés, il ne manquait pas de rédiger des lettres dictées par ces derniers, afin de les adresser à leurs familles restées au bled.

           La seule adresse que je connaisse pour recevoir ses lettres, c’était le magasin de Mer. Ameur, à Ain el Hammam, ce lieu étant une véritable boite postale. A l’occasion de leur déplacement au souk hebdomadaire de cette ville pour faire leurs courses, les villageois concernés passaient chez lui pour prendre leur courrier, le cas échéant, ou tout simplement demander des nouvelles de tous ordres.

           Mon oncle quand à lui, étant recherché pour insoumission au service militaire de l’occupant Français, restait à la maison familiale dans l’attente de trouver une solution à sa situation. Il ne pouvait même pas se rendre au souk hebdomadaire comme tous les hommes du village, par crainte de se faire coincer par des gendarmes. Pendant ce temps, le Caïd du Arch, Si Chérif ne cessait pas de lui envoyer des convocations menaçantes.

           Le refus de mon oncle de se présenter aux autorités d’occupation, ont amené ces dernières à prendre des mesures à son encontre : des gendarmes de la brigade de Michelet (Ain-el-hammam aujourd’hui) étaient venus au village, montés sur des chevaux, a la recherche de l’insoumis. Ayant appris la présence des gendarmes, ce dernier s’est enfui à travers les champs pour se cacher. En compagnie du chef du village, appelé l’Amine, les gendarmes se sont rendus chez nous, à la maison, pour appréhender mon oncle. Leur interlocuteur était ma grand-mère qui ne se faisait comprendre que grâce à l’Amine du village qui lui servait d’interprète. Après une fouille minutieuse a l’intérieur de la maison, sans la moindre trace du recherché, les gendarmes en colère, se sont jetés sur ma tente Terkia, jeune fille, et la prirent en otage en représailles contre la fuite de mon oncle.

           Devant cette scène effroyable,  moi et mon frère Saïd, terrorisés, nous nous jetions au milieu des chèvres attachées dans l’écurie (adaynine en kabyle)  pour nous cacher, tan disque tous les autres membres de la famille ainsi que nos voisins du village présents, sortirent de leurs maisons en poussant des cris et en gesticulant avec un ton de colère à l’endroit des gendarmes. Ces derniers lui ligotèrent les mains derrière le dos à l’aide d’une corde qu’ils attachèrent à l’un de leurs chevaux et reprirent le chemin du retour en traînant derrière eux ma tente. Ma grand-mère quant à elle, affolée, accourut à travers les champs à la recherche de mon oncle pour se rendre aux gendarmes pour éviter les sévices de ces derniers à sa jeune sœur et laver l’affront imposé à la famille. Mon oncle,  s’étant retiré non loin du village, observait la scène  et se décida de se rendre aux gendarmes. Sur le chemin du retour, il rencontra sa mère venue vers lui pour lui apprendre l’événement. C’est ainsi qu’il accourut  pour se rendre aux gendarmes déjà loin du village de quelques centaines de mètres entraînant sa sœur attachée  a un cheval. Ils avaient libérés  ma tente et attachés à sa place mon oncle, pour poursuivre leur route vers Ain el Hammam.

            C’était donc à l’âge de cinq ans que j’avais connu la hogra de l’administration coloniale, pour la première fois. A la maison, il ne restait que djédi Ouali trop vieux et paranoïaque de surcroît, au milieu des femmes et des enfants. Malgré elle, ma grand-mère Smina devenait alors chef de famille.

            Dotée d’une sagesse exemplaire, courageuse et très patiente, elle a sue gérer la difficile situation résultant de l’arrestation de mon oncle. Cependant, son statut de femme ne lui permettait pas de représenter la famille devant Tadjmaat (assemblée du village), ni faire des courses au souk hebdomadaire pour les modestes besoins de la famille. Nos us et coutumes interdisent  aux femmes de se rendre au souk sous aucun prétexte. Par contre, c’est elle qui exerce les travaux champêtres tout comme elle est libre de faire ses courses.

            Afin de parer au besoin d’un tuteur mâle pour représenter notre famille devant Tadjmaat ou autre, coutumes obliges, ma grand-mère eue recours à son demi frère, Ouali Salem, qui se trouvait être lui-même le fils de Ouzrourou Tassadite, la tente de mon père, (au village on l’appelait Taouzrourouts, en famille on l’appelait Na Zazi.  Il était parmi les plus sages du village et respecté de tous. Son métier d’ouvrier professionnel tout corps d’état, suivant le mode de construction de l’époque (maçonnerie, plomberie, menuiserie, carrelage, plâtre, etc.…) C'était un Maçon hors du commun et de par son sérieux au travail, il jouissait d’une très grande réputation. C’est ainsi qu’il était sollicité tant à l’intérieur du village qu’à l’extérieur. Son repos hebdomadaire c’était le vendredi, jour de marché  de Souk el Djemaa Oufella, (voir photo ci-dessous prise en 1947.

 

           Ce grand marché hebdomadaire, où devaient avoir lieu des rencontres entre  les hommes des villages de la région, l’unique jour consacré à  l’achat et ventes de divers produits locaux (bétail, légumes et fruits du terroir, effets vestimentaires, alimentation générale etc.…).

          C’était aussi l’occasion pour les hommes de demander la main d’une fille en mariage pour un fils, ou pour des rencontres d’ordre politique. Les hommes sont partagés entre ceux qui adhèrent à un parti politique pour des élections organisées par l’administration coloniale ou au mouvement nationaliste appelant à la révolution contre la colonisation française. D’autres se donnent rendez-vous aux prochains jours de marchés, pour fixer la date de la célébration d’un mariage ou pour s’acquitter du reste du montant d’une bête achetée antérieurement à crédit.

          Il nous arrivait rarement, moi et mon frère aîné Saïd, d’accompagner da Salem au souk. C’était pour nous une grande joie, car il nous achetait des beignets ainsi que quelques friandises. La première fois que les enfants accompagnent leurs parents au souk, c’était pour la 1ère coupe de cheveux de leur vie ; on achète  à cette occasion une tête de vau  pour fêter l’événement en famille et on partage avec les parents et les voisins du village. Da Salem, a toujours été pour nous un deuxième père, car il à toujours été à nos cotés dans les moments difficiles, particulièrement pendant les années 1950/56, avant d’être recherché par l’armée Française, pour son appartenance au FLN. Recherché donc, il s’est rendu à Sidi Bellabes où il ouvrira un petit commerce, pour échapper à l’ennemi. Le hasard à voulu que mon frère Saïd, l’a rejoint après sa libération du service militaire Français. D’ailleurs, nos relations familiales étaient sauvegardées jusqu’à sa mort, (que Dieu aie son âme)

          Nous vivions dans un dénouement total et nous ne survivions que grâce aux allocations familiales qui nous parvenaient de France et de quelques maigres produits du terroir tel que figues, l’huile d’olive ou gland. Chez nous ce dernier produit était en abondance et constitue notre essentielle subsistance. Cependant,  la farine de gland n’est panifiable que si elle est mélangée avec du son ou de la farine d’orge pour  la préparation des deux principaux repas de notre cuisine traditionnelle que sont la galette au déjeuner et le couscous pour le dîner.

          Heureusement que notre champ regorge de gland; fruit béni donné par le chêne vert. Il est récolté par tous les membres de la famille durant le  mois de novembre, étalé sur un support de roseaux, lui-même suspendu au dessus du canoun à l’intérieur de la maison, pour l’enfumer.

Le chef de famille était ma grand-mère. Soutenue par son demi frère da Salem qui la représentait devant Tademaït, d’une sagesse sans pareil, elle était estimée et respectée de tous les gents du village, qu’ils soient vieux ou jeunes, hommes ou femmes, elle était disponible à tout moment.

 

                                   JE ME SOUVIENS  (mon histoire)

                                     

                                       Première partie

                              

                                     CHAPITRE I : PAUVRE ENFANCE 

 

 

 

 

          Une légende rapportait qu’un voyageur avait décidé de passer la nuit dans ce village en période d’hiver. De coutume, les passagers passaient la nuit dans la mosquée et pris en charge par l’un des villageois pour ce qui est de la restauration. Après avoir pris son repas, il s’apprêter à dormir quand soudain, il  entendit le grondement de deux oueds distants de quelques centaines de mètres à vol d’oiseau, l’un du coté nord (Tassift N’Tissa), l’autre du coté sud (Assif El Mammam). Il rangeât rapidement ses affaires et s’enfuie en avouant  à ses ôtes qu’il ne pouvait pas passer la nuit entre deux oueds qui menaçaient de l’engloutir. En fait, ces deux oueds étaient en crue des suites de pluies torrentielles qui s’abattaient habituellement dans la région en cette saison d’hiver, entraînant de grosses pierres qui provoquaient des bruits assourdissants. 

         Je raconte ma vie qui à commencée au début de la 2ème guerre mondiale. Les effets de cette guerre aidant, notre région dont le relief accidenté ne permettant pas la pratique d’une agriculture vivrière, à l’exception de l’olivier, du figuier ou autres arbres fruitiers, vivait dans la misère sociale. Certaines familles chanceuses possédaient des petits lopins de terre sur les rives d’Acif el Hammam, sur lesquels ils cultivaient des légumes pour la consommation familiale, l’excédant, lorsqu’il se trouvait, était vendu au marché hebdomadaire de souk el djemaa. La rareté des denrées alimentaires imposait le rationnement et la distribution se faisait grâce aux bons de ravitaillement instaurés par l’administration coloniale et répartis entre les populations, par les soins du caïd.

         Elevé avec mon frère aîné Saïd, dans un milieu de paysans pauvres, ma grande famille était composée  de : mes parents Ali et Saad-bouzid Saadia, prénommée Dahbia, mon Grand-Père  Mohand-Améziane, ma grand-mère Smina, leur 5 enfants, par ordre de  naissance : Ali, mon père, Mohand-Saïd, Zaina, Amar et Tourkia). Vivait également avec nous, le frère de mon grand-père que l’on prénommait djédi Ouali, âgé de 70 ans. Il était paranoïaque, divorcé et père  de 2 enfants : Ouardia mariée et Ouamar décédé à l’âge de 28 ans, avant ma naissance, des suites du typhus qui a frappé toute la région, selon les dires de ma grand-mère. Nous vivions sous le même toit.

         En plus du dénouement total dans lequel nous nous trouvions, la maladie à également frappée notre famille : djédi Ouali paranoïaque, ma tente Zaina, atteinte d’une paralysie générale après son mariage qui, au lieu de la faire soigner, son mari la répudia. Cela faisait parti de nos us et coutumes ; « une femme malade devait être prise en charge par ses parents. » Elle vivait donc chez nous avec son handicap, jusqu’à ses derniers jours. Il faut reconnaitre que notre région disposait d’un hôpital, baptisé Saint-Eugénie et implanté à Ait Menguelet, à trois kilomètres d’Ain el Hammam, voir photo ci-dessous, prise en 1947.

Ma Mère était atteinte d’une bronchite, y avait séjournée durant trente jours, me laissant aux grands soins de ma Grand-Mère à l’âge de cinq ans. Il y à lieu de remarquer que la façade de cet hôpital, demeure inchangée jusqu’à nos jours.

 

 

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Je me souviens 1ére partie

 

Je me souviens 2éme partie

 

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                                               (Ait Hamsi 1982, ma mère à la maison)         

 

          Comme le montre cette photo, ma mère en train de préparer du couscous pour nous régaler. Notre maison ancestrale, n’a pas changée fondamentalement, par rapport à l'époque de mon enfance. On constate qu'à l’intérieur, seules deux choses ont changées: le canoune, foyer de bois remplacé  par la butagaz et le grand plat en bois (tharvouth), remplacé par le plat en aluminium.

          Les mêmes faits et gestes sont répétés tout au long de la récolte de glands qui dure pendant plusieurs semaines. Après quoi, les glands sont étalés sur le sol pendant plusieurs autres jours pour terminer l’opération de séchage. Enfin pour le travail de finition,  ma mère et grand-mère les battaient à l’aide du batteur en bois pour les concasser et les séparer de leurs écorces et pellicules, avant de passer à la phase suivante, qu’est la mouture.

          A la fin de l’automne  et pour faire face aux rigueurs de l’hiver, des provisions (aoula) étaient stockées dans des jarres en terre cuite (ikoufane pour les céréales, les glands et les figues sèches, achevailli ou takhabit pour l’huile). Une partie des jarres est rangée sur adekouane, tan disque l’autre est disposée à l’intérieur de taaricht dont la clef est détenue par ma grand-mère ; responsable de l’ordinaire, elle est  la seule à décider du type de repas à préparer et de la ration quotidienne, ma mère étant désignée pour l’exécution de cette mission. D’autres provisions pour les animaux étaient également constituées ainsi que le bois de chauffage. A l’arrivée de la neige, nous étions contrains de rester à la maison, pendant plusieurs jours, voir des semaines. D’où le vieux dicton Kabyle : (anetch, aneqim, oua nefk iyezgaren alim) « on mange, on se repose et on donne de la paille aux bœufs »

          Après l’enfumage qui aurait duré des semaines, les glands séchés sont battus à l’aide d’un batteur en bois (amadaz en kabyle) et tamisées grâce au vent. Le produit est maintenant prés à la mouture.

            L’hiver arrive avec ses longues nuits glaciales. Il fallait donc moudre le grain dont nous disposions (de l’orge, du blé ainsi que des glands séchés), avant les premières chutes de neige. Ma grand-mère devait prendre rendez-vous avec l’un des deux meuniers les plus proches de chez nous, dont les moulins à eau se trouvaient de l’autre coté de la rive d’Acif el -Hammam. Ces deux moulins ne fonctionnaient qu’en période de crue, car celui-ci servait également à faire fonctionner les turbines de l’usine hydro-électrique de souk el djemaa, au lieu dit Imeghras.

           Le jour du rendez-vous, grand-mère aidée par Saïd, mon frère aîné âgé d’à peine  10 ans, charge sur le dos d’âne deux sacs de glands, tan disque l’orge est portée par grand-mère sur sa tête. Ce jour là mon frère étant contraint de s’absenter de l’école. Dés l’aube, ils prirent un sentier abrupt et devaient traverser dangereusement la rivière en crue pour accéder au moulin. Lorsqu’ils y trouvaient d’autres clients devant eux, ils ne rentraient à la maison qu’à la tombée de la nuit.

           Pour ce faire, ma grand-mère le transporte sur le dos d’âne jusqu’au moulin à eau, édifier sur l’oued el djemaa en contrebas du village et distant de trois kilomètres environ. Elle est accompagnée de l’un de ses petits enfants (moi ou mon frère Saïd, parfois  les deux). Le chemin était sinueux et abrupt ; difficile à arpenter tant pour l’aller que pour le retour. Il arrive que l’âne, chargé de deux sacs de gland, trébuche et tombe au sol,  ne pouvait pas se relever. Pour ce faire, il fallait attendre l’arrivée d’un passager pour nous porter secours, étant donné que nous, gamins et ma grand-mère réunis,  n’avions pas assez de forces pour nous tirer d’affaire.

Comme il est montré sur la photo ci-dessous, prise en 1947, le Badaud était chez nous, l’unique moyen de transport de toute nature. Il était le fidèle compagnon de l’homme, tout comme il résiste à toutes les misères qu’on lui faisait subir, notamment par les enfants.  

 

 Il fallait également organiser la compagne oléicole pendant les premières semaines, soit avant les premières chutes de neige, si possible.     

           A l’occasion de la cueillette des olives qui dure des semaines, il régnait une atmosphère de fête. A cette occasion, les villageois organisaient un volontariat (tiwizi) et se répartissent en groupes, selon les liens de parenté et/ou de voisinage. Chaque jour, une famille reçoit des volontaires (iwaziouen) ; femmes et hommes, grands et petits se rendent aux champs dés les premières lueurs du soleil. Les tâches sont réparties entre les hommes, les femmes ainsi que les enfants : à savoir ; les hommes montent sur les arbres pour cueillir les olives en les faisant tomber a même le sole pour être ramassées par les femmes et les enfants. La taille des oliviers est exécutée par les hommes au fur et à mesure qu’ils avancent dans la cueillette. La famille qui reçoit les volontaires, prépare le repas à ses derniers. Il arrivait que cette compagne soit temporairement suspendue par de fortes chutes de neige.

 Il est à souligner que nous les enfants, participions a toutes les taches et autres travaux champêtres, et ce, sans négliger l’école.

            Cette saison est aussi celle de la neige ; elle égaie les enfants, mais inquiète les parents, car elle dure plusieurs jours, voir des semaines et les provisions (aoula) risquent de s’épuiser. Les routes étant  coupées par la neige, il n’était pas possible de se réapprovisionner ; seule la solidarité qui existait entre les villageois pouvait sauver les familles en détresse.

 

          Comme le montre la photo ci-dessus, cette caravane de chameaux venus du Sud chargée de céréales, de dattes ou de sel , à destination de la Kabylie pour vendre leurs marchandises ou la troquer contre des figues sèches et de l’huile d’olive. La chamelle était aussi l’unique  moyen de transport de toute nature pour les gents du Sud. Le chameau possède la force de charger parfois deux quintaux et plus, sur son dos. Il résiste à la faim et à la soif qui peuvent durer des semaines. Nous les enfants, qui n’avaient pas l’habitude de rencontrer ces grandes bêtes aux longs coups, nous nous réjouissions de les voir s’installer dans notre village, où ils passeront un ou plusieurs jours.

         Les nuits en l’hiver étaient très longues ; c’était le moment propice pour  la confection des effets vestimentaires et de couchage. Après le dîner, les femmes se mettaient à travailler la laine brute achetée du marché, lavée et séchée auparavant, ma mère et grand-mère se mettaient derrière un métier  érigé au pied du mur à l’intérieur de la maison, afin de tisser pour l’usage domestique, soit un burnous, une kachabia ou une gandoura, soit une couverture (haïk ou aadhil). Nous, les enfants entourés autour du canoun, exhortions grand-mère à nous réciter   les contes (timouchouha en kabyle)  avant de dormir.

            Aussi, les effets de la 2ème guerre mondiale aidant, les céréales étaient devenues rares et chères. Celles-ci ne pouvaient être acquises que sur un bon délivré par le caïd dont les quantités sont exprimées au prorata de la population et remis aux commerçants chargés de la distribution. Ne pouvant pas nous les procurer, faute de moyens financiers, grand-mère instaura une discipline dans la consommation journalière.

           Moi et mon frère aîné Saïd, étions scolarisés à l’école d’ait Laaziz, village distant de chez nous de trois kilomètres environ. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige et en compagnie de nos camarades de classe, nous faisions le chemin de l’école le matin pour rentrer à la maison le soir. Avant le départ, nous buvions un verre de lait et ma mère nous mettait dans des sacs tissés en laine, de confection maison, un semblant de déjeuner fait d’un cartier de galette, du lait de chèvre mis dans une bouteille de 40 cl  et d’une poignée de figues sèches.    

            En hiver, après avoir fait le chemin en marchant parfois pieds nus, combien de fois nous étions renvoyés par le maître, car les classes n’étaient pas suffisamment chauffées. Aussi, de temps en temps nous les élèves, dirigés par le maître d’école, nous faisions une sortie vers la foret, non pas pour nous divertir, mais pour ramener du bois de chauffe pour les classes et le logement du maître. C’était pour nous l’occasion de se divertir, malgré la pénibilité du fardeau.

           A longueur des années, les mêmes faits et gestes se répétaient jusqu’au mois de juin 1954, date à la quelle j’ai quitté définitivement l’école en classe  de fin d’études. J’aimais l’école, mais cela ne me soustrayait pas aux travaux champêtres auxquels je participais même en rentrant de l’école, toutes les après midi, particulièrement  au printemps et en automne, tout comme je gardais les bêtes pour paître.

            Quand à ma grand-mère, elle s’inquiétait du sort de ses deux fils : mon père émigré en France et mon oncle était sous les drapeaux de l’armée française et affecté à la compagne d’Italie .Elle se rendait souvent chez son demi-frère da Salem dans l’espoir de trouver une lettre ou quelconque nouvelle les concernant. En ce qui concerne singulièrement mon père, elle n’hésitait pas à ce déplacé pour demander de ses nouvelles à chaque fois qu’un émigré du village, arrive de France.

            Tous les deux ou trois ans, mon père rentrait au pays pour y passer ses vacances d’été et reprend le chemin de l’émigration, si tôt celles-ci terminées. Ce jour là, et au moment de franchir le pas de porte, mon père est gratifié de bénédictions de la part de ma grand-mère qui le suivait en pleurant en compagnie de ma mère, jusqu’à sa sortie du village.

 

(Photo des années 1940. Ouzrourou Ali, mon père, à gauche avec Ben Hemiche mouloud, vêtu en tenue militaire, des Spahis et décédé pendant son service militaire dans les années 1940, fils de Rabah et d’Ouzrourou Adidi, tente de mon père)

 

          Une attention particulière était accordée à djédi ouali, malade. Il me réveillait à l’aube pour lui chauffer de l’eau pour ses ablutions et faire la prière du petit matin ; tout comme je trayais la chèvre au même moment, pour bouillir le lait et préparer le café du matin pour toute la famille.

          Au fil des ans, notre famille s’agrandit. C’est ainsi que vint au monde mon premier frère cadet Nouredine que mon père n’à connu qu’après l’âge de cinq ans. Quand à mon oncle Mohand-Saïd, il fut incorporé dans le corps de la gendarmerie en qualité d’auxiliaire, emploi réservé aux algériens lettrés et affecté à Rébeval (Baghlia). Avec son niveau d’instruction (CEP), il devait servir d’interprète, donc utile à la gendarmerie d’occupation, mais aussi un gagne pain pour lui, afin de pouvoir venir en aide à la famille restée au village. 
          Ainsi, mon oncle ayant un poste de travail stable, il songeait à fondre un foyer. Cependant, sachant que notre grande famille logeait dans une maison exiguë, il ne pouvait se marier qu’une fois l’extension de celle-ci réalisée. A cet effet, il envoyait régulièrement de l’argent à da Salem, notre tuteur et maçon de métier. Cette fois, mon père arrivé de France en congé, a décidé de prolonger ses vacances pour participer aux travaux de l’extension de notre maison, car mon oncle ayant fournit l’argent pour couvrir les frais de certains matériaux ainsi que du maçon, il appartenait à mon père de fournir la force de ses gras. Le projet d’extension prévoit la construction d’ R+1, 1 patio (asseqif), 1 chambre au rez-de-chaussée et 3 autres chambres à l’étage.

          La construction fut entamée. Mon père s’occupait pour casser la pierre dans notre champ, au lieu dit « Bouyadel », distant d’environ un kilomètre de la maison objet de l’extension, et la transporter à dos d’âne. Deux ouvriers furent embauchés, l’un pour servir le maçon, l’autre pour creuser et tamiser la terre glaise à l’effet de confectionner le mortier nécessaire à la liaison des pierres. D’autres membres de la famille apportent leur contribution en transportant des matériaux tels que l’eau par ma mère, la terre ou autres, par moi-même et mon frère Saïd, et ce, sans négliger l’école et d’autres activités domestiques, tel que paître les chèvres. 

           Aussi vite que la construction fut achevée, mon oncle se maria. La fête du mariage fut animée par Na Yebah. A propos de cette grande dame du village, Na Yebah, nom d’artiste, selon moi et qu’on appelait aussi Thahaoualits, son nom de jeune fille étant Haouali Adidi, avec son célèbre amendayer (bendir), elle animait les fêtes de mariage ou de circoncision du village et pas seulement, puisqu’elle était également accoucheuse rurale  (Elqivla).

 

(Houali Adidi, dite Na Yebah ou Thahaoualits-Accoucheuse rurale et artiste d'Ait Hamsi)

 

           En effet, elle animait les soirées du henné à la veille de la célébration d’un mariage, en compagnie de presque toutes les femmes du village. Ces dernières, se rassemblaient autour d’elle dans la maison du marié et sous sa direction, certaines femmes  chantaient en chœur  des poèmes du terroir, en claquant des mains, pendant que d’autres dansaient, le tout, au rythme de l’ Amendayer de Na Yebah, souvent rehaussé par une troupe d’Idhébalène (Tbabla) et ce, en présence, bien sur, des enfants débordant de joie. Le lendemain, cette dernière, à la tête de ces mêmes femmes, entourées des mêmes enfants, sortaient de la maison du marié, où elles s’étaient regroupées à la fin de la matinée, pour aller au bout du village, à la rencontre de la mariée, en répétant des chants appropriés. La mariée arrive, montée sur un cheval, accompagnée de deux femmes Thimnegfines (hôtesses) et d’Iqeffafen (hommes uniquement). A ce moment précis, presque tous les villageois, hommes, femmes et enfants, en fête, accompagnaient cette dernière jusqu’à son nouveau foyer. Sur ce, la fête prend fin.

 

         Quelques mois après son mariage, mon oncle emménagea avec sa femme dans un logement de fonction à Duperré (Ain Defla), localité de sa nouvelle affectation depuis déjà quelques temps.

         Mon père lui aussi reprit le chemin de l’émigration en France ou il a rejoint son ancien travail. Ma tente Zaina venait de mourir après plusieurs années de souffrances dues à sa paralysie. Tandis que ma 2ème tante Terkia venait de se marier à Ouahmed Idir. Après avoir donné naissance à l’enfant Brahim, elle devenait veuve quelques années plus tard, ce qui la contraignait de revenir chez nous avec son fils, orphelin à l’âge de deux ans.

           En 1954, mon père rentrait définitivement de France en y laissant sa santé. Il devenait asthmatique, maladie due à des complications d’une bronchite mal soignée. Il faut souligner que cette maladie était les conséquences de mauvaises conditions de travail et d’ébergement (pénibilité, insalubrité, insuffisance nutritionnelle, etc.…).

 

                             (Djelfa 1966 - A droite, mon père Ali Ouzrourou avec son fils Said)

 

          Au cours de cette année, notre foyer à été égayé par la naissance de mon frère Mohand Améziane. Ce prénom lui à été attribué par respect aux traditions selon lesquelles la famille se doit de réincarner au moins un prénom des descendants, celui de notre grand-père, précisément. Tout comme notre famille c’est vue agrandir avec le dernier né, Belkacem, en 1956

          A cette même époque, da Salem entreprit au village, la construction d’un moulin à grain. Il y confit la gérance à mon père tout disposé à le faire, d’autant plus qu’il était dans le besoin. Quand à moi, je continuais à m’occuper des menus travaux champêtres et domestiques, tout en aidant mon père dans les taches de la meunerie ; quand à mon frère aîné Said, il à était appelé au service militaire, dans les rangs de l’armée Française.
          A l’instar des autres villages de la région, le notre avait son organisation sociale et sa jurisprudence. L’assemblée générale élit un conseil délibérant dont les membres représentent akharouv (ou quartier, un ensemble de familles ayants ou non des liens de parenté). Ce conseil désigne un chef du village appelé l’Amin. Il est le responsable du village qu’il représentante devant le Caïd.
          Lors de l’assemblée générale, on débattait des questions d’ordre général qui intéresse le village à savoir ; à) thachemlith – volontariat consistant à l’entretien des chemins, la réfection des fontaines, le déneigement des ruelles et des accès aux fontaines et, d’une manière générale, tous les menus travaux utiles à la communauté villageoise ; b) timechrette ou zerda – sacrifice de bœufs à la veille de l’achoura ou de l’aïd-el-fitr (thassouikt en kabyle). A cette occasion, une quête est organisée sous l’égide du chef du village et concernait les gents aisés particulièrement, qu’ils soient résidants ou non résidants, a l’intérieure et a l’extérieure du pays. La viande est alors découpée et partagée entre toutes les familles. C’était profitable à celles démunies qui ne mangeait de la viande qu’à ces occasions. C’était également une grande fête pour nous les enfants qui s’amusaient à nous jeter des pétards. Le lendemain, les adolescents organisaient un match de foot baal, dont le ballon était confectionné à l’aide de vieux chiffons, au lieu-dit Iguer guighil, colline surplombant le village et les femmes s’offraient mutuellement toutes sortes de friandises du terroir, notamment les beignets, lemsemen ou les crêpes ; qu’elles cuisinaient à l’aube.

         Je ne peux pas terminer ce chapitre sans évoquer mon adhésion au mouvement des scouts musulmans algériens, et ce, à l’instar d’autres enfants des villages de la région. Le responsable de notre région s’appelait Boudinar ; il est natif du village voisin d’Ait Saada. Je faisais parti du groupe louveteaux. Nous pratiquions beaucoup de marche dans les forets et installions des campements sur les hauteurs du Djurdjura. Cet exercice n’était-il pas le prélude à la guerre de libération nationale ? Je ne pouvais pas le comprendre eu égard à mon âge.

 

 

 

 

                                             CHAPITRE II: PERIODE 1954-1956

 

II-I STRUCTUTATION DU FLN AU SEIN DES VILLAGES

   

            Nous  sommes en 1955, le mouvement politique  était plus intense que d’habitude. Ceci était apparent au sein même du mouvement scout. En effet, nos sorties étaient assez fréquentes et nos activités s’étaient distinguées par la formation paramilitaire et une discipline plus poussées. Dans ce contexte et comme de coutume, il existait un comité du village composé de MM. : Si Amer Ahmed, chef du village; Ouali Arabe ;  Meghzouchen Ali ; Harouni Ali et Ouali Salem, membres.

          En ce début du déclanchement de la révolution du 1er novembre, je ne comprenais pas ce qui se passait autour de moi, mais j’observais cependant, des mouvements inhabituels chez des hommes du village connus pour leur patriotisme et leur appartenance aux partis politiques, le PPA notamment.

 

                    (Photo de Krim Belkacem et Ait Hamouda Amirouche, dit Si Amirouche)    

         

        

          J’ignore si les moudjahidin de la première heure, figurant sur la photo ci-dessus,  étaient passés dans notre région à cette époque précise. Parmi ceux de leur trompe connus dans notre région, je peux citer également Amar Ath Cheikh. Par respect à leur mémoire et eu égard à la place qu’ils ont occupé dans la révolution, cette photo est la première à être insérée sur cet écrit.

          Ce n’est qu’au début de l’année 1956 que j’ai découverts Ouali Arab (Da Arab),  comme étant le premier homme de chez nous à recevoir discrètement des moudjahidin. C’était donc lui qui avait mis sur pied la première cellule du FLN du village. Homme d’un âge mure, religieux pratiquant, il était crains des enfants de notre Akharoub (quartier) pour son caractère autoritaire, mais de part sa droiture, personne ne lui en voulait, au contraire, on le respectait.

         Au début de l’année 1956, on commençait déjà à entendre parler de quelques actions de sabotage réalisées çà et là, à l’exemple de l’incendie, durant la nuit, d’un bulldozer ouvrant la piste de Taghzout vers ait Sellane, en passant par Ait Hamsi, pour relayer tous les villages du 3arche d’Akbil. Cet engin  stationnait pendant la nuit, au village d’Ait Hamsi. Cette incendie avait été commandité et exécutée à l’initiative d’Ouali Arabe. Il va de soit que l’ouverture de ces pistes était destinée à faciliter les déplacements de convois militaires, comme le démontre la photo ci-dessous.

 

                    (Un bulldozer en train d’ouvrir une piste pour les camions de l’armée Française)

         

             

        Il faut noter que ses premières actions de sabotage ont alerté les autorités coloniales. En réaction, elles ont commencées à implanter leurs forces armées, dans des points stratégiques et économiques. Si mes souvenirs sont exacts, les premiers soldats Français à avoir pénétrer notre région, c’était pour assurer la protection de la centrale hydro-électrique d’Imeghras, infrastructure d’une grande importance à l’époque, dans la mesure où la ligne de haute tension reliait les territoires du royaume chérifien, le Maroc.

        Cette présence de l’armée Française n’à pas empêchée les Moudjahidin de saboter à deux fois au moins, les canalisations d’eau, bronchées à partir du barrage d’Acif el Hammam, qui faisait tourner les turbines de cette usine. D’autres sabotages étaient commis dans ce secteur, tél que le sillage des pilonnes électriques de haute tension et les poteaux téléphoniques. Ces actions de sabotage ont entraînées l’arrestation du comité du village, puis libérés quelques mois après les avoir trainés dans des postes militaires à travers plusieurs villes du pays.

         A cette époque, des rumeurs circulaient de bouches à oreilles sur l’existence d’hommes invisibles appelés « fellagas ». Aussi, en plus des informations qui circulaient à propos des sabotages rappelés ci-dessus, on apprenait de temps à autre l’assassinat d’agents de l’administration coloniale et de leurs collaborateurs algériens.        

        Pendant ce temps, des inconnus faisaient des intrusions au village, discrètement. C’était dans le bût de structurer une cellule de moussebiline, que les soldats Français appelaient terroristes, ainsi  qu’un responsable politique appelé chef de front. Il est évidant que des étrangers ne pouvaient pas s’y introduire sans la complicité d’un membre de ce même village. Quelques jours plus tard, on  découvrit que Ouali Arab était le premier à avoir des contactes avec les moudjahidin et c’était à lui que revenait l’honneur d’organiser la première cellule FLN du village.

          La première organisation connue de notre village était composée de : Ouali Ahmed, chef de groupe, Ben Hamich Larbi et de Ben Abdeslam Amokrane.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

     (Ben Hamiche Larbi, dit Larvi Bouréne)                                 (Ben Abdeslam Amokrane)

                                                                                                          

           Ils ne tardèrent pas à être recherchés par l’ennemi et prirent le maquis aux cotés de leurs frères moudjahidin. Ils étaient tous d’ailleurs, tombés au champ d’honneur, dans des circonstances et à des dates différentes. Les autres membres, MM. : Ouali Arabe, Meghzouchéne ALI, Harouni Ali et Harouni Rabah, eux, n’étant pas recherchés, continuaient d’activer normalement.

          Cependant, on n’avait pris connaissance de cette organisation que le jour  où un groupe de ceux qu’on appelait fellagas, faisaient leur apparition dans le village, au grand jour. A cette occasion, les villageois étaient rassemblés à Tadjmaàt  pour une première prise de contacte directe. Ils nous ont expliqués qu’ils ne sont pas des fellagas, mais des moudjahidine qui  menaient le combat pour l’indépendance du pays. Avant de se retirer, ils avaient annoncés à l’assistance la création d’une cellule du FLN au sein du village, en  promettant de revenir pour d’autres missions.

           Quelques semaines plus tard, nous avions reçus  la visite de trois hommes vêtus de kachabias sous lesquels ils dissimulaient leurs armes dont les crosses étaient légèrement  apparentes sur l’épaule. Parmi eux, se trouvait Si Djaffar, chef de secteur. A la demande de ses derniers, tous les hommes furent rassemblés à la Djemaa (Tadjmaath). Ils étaient tous rentrés des champs à cette heure tardive de la journée. L’un d’eux avait prononcé un discours au cours duquel il avait expliqué à l’assistance les objectifs de la révolution et dévoiler le programme d’actions que doit mener le FLN. Il à en outre invité les villageois de se remettre à la prière, pour ceux qui ne la pratiquaient pas. Au fait de la prière, on entendait dire que certaine gent, la pratiquait pour la forme et sans ablution, de peur des représailles.    

           Le chef du groupe reçoit des moudjahidine, les directives concernant les actions paramilitaires à entreprendre éventuellement, à savoir : surveiller les mouvements de l’ennemi, guetter les agissements de certains villageois ayant des affinités avec le caïd ou les gendarmes, le harcèlement des casernes militaires, divers sabotages (coupure de routes, sillage des pilonnes électriques, notamment)  Pour parachever l’organisation, il fut désigné un responsable politique appelé chef de front, en la personne de Ouali Salem. Ces missions consistaient en la collecte de fonds et la vulgarisation aux villageois de toutes les consignes qu’il aurait reçues dans le cadre de l’action révolutionnaire. Les mois qui suivirent ont vu une solide implantation de l’organisation du FLN.

          Pendant l’été de l’année 1956, des mouvements inhabituels des hommes ainsi qu’une  recrudescence  des actes de sabotage et de harcèlements de camps militaires ennemis , avaient  été remarqués.

 

 

II-II DECOUPAGE TERRITOTIAL- ORGANISATION PRA-MILITAIRE

 

1) DECOUPAGE TERRITORIAL :

       

          D’après ce découpage, nous nous situons dans la wilaya III, zone IV, région I, secteur I (Ain-el-hammam, nord-est du Djurdjura). Je dois préciser que contrairement aux autres zones dont le nombre de régions est fixé à quatre, la notre (zone IV), n’en à que trois régions : la 1ére, Ain el Hammam à l’Est, s’étalant jusqu’à la limite de Boghni à l’Ouest et comprenant tout le massif Nord du Djurdjura. La 2éme, Draa el Mizan à l’Est, jusqu’à la limite de Timézrite à l’Ouest, englobant Ath Yahia Moussa et Sidi Ali Bounab jusqu’à Tadmait et Draa Ben Khéda au nord. La 3éme région s’étale de Bordj Ménail jusqu’à Boudhar en passant par les Issers et Si Mustapha à l’Ouest, puis Boubarak jusqu’à la Mer Méditerranée au Nord. En revenant vers l’Est, on y trouve Dellys, Mizrana et Baghlia, en passant par Beni Thour.

 

2) ORGANISATION PARA-MILITAIRE

             

         Au plan organisationnel, notre secteur était dirigé par un comité de secteur composé de :

         Un chef de secteur avec le grade d’adjudant. (Le 1er que je connaissais étant Ahmed Ali Amar, dit Si Amar Mahmoud)

        Un commissaire politique au grade de sergent-chef.

        Un responsable des liaisons et renseignements, sergent-chef.

        Un responsable militaire, sergent-chef.

         A coté de ce  comité, il est mis sur pied une autre organisation chargée des relations directes avec la population en matière de santé, d’administration et du ravitaillement des unités de l’ALN. Elle est composée de : 

         Un responsable des habous, au grade de sergent             

         Un responsable sanitaire, sergent

         Un responsable d’intendance, sergent.

         Un responsable de l’UGTA, sergent.

Le village avait aussi sa propre organisation. Cette dernière se présente comme suit :

          a)- un chef de front ayant pour taches :

- la collecte des cotisations mensuelles dues obligatoirement par chaque famille dont le montant est fixée en rapport avec le revenu de celle-ci.

-  la collecte des cotisations mensuelles des adhérents à l’UGTA.

-  la collecte  du produit de la zakat (huile, figues sèches, céréales, etc.…)

-  la collecte de dons de toutes natures (effets vestimentaires, couvertures, vivres, médicaments,  etc.)

-  il comptabilisait toutes les recettes et en rendait compte aux responsables concernés du secteur

-  il était le porte-parole des villageois auprès des moudjahidine desquels il recevait des directives qu’il diffusait à la population.

         b)-un groupe de volontaires dont le nombre se situait entre 6 et 8 jeunes, appelés Moussebiline et armés de fusils de chasse. L’un d’eux est désigné comme chef. Ils ne quittaient pas le village et n’avaient pas le droit d’exercer une activité lucrative. Ils se mettaient à l’entière disposition du comité de secteur et exécutaient  les directives qui émanaient de ce dernier. Ils étaient chargés des actions de sabotage tels que :

-  coupures de routes,

-  coupure de la conduite d’eau du barrage qui alimentait les turbines de l’usine hydro-électrique de souk el djemaa

-  coupure de lignes électriques de haute et basse tension et des poteaux téléphoniques.

-  ils participaient à des opérations militaires organisées par les moudjahidin, tels que les embuscades à l’encontre des soldats ennemis en mouvement et le harcèlement de leurs camps.

-  ils organisèrent la garde, de jour comme de nuit en désignant à cette tache, les hommes valides du village.

           Des refuges furent implantés dans des villages dont l’accessibilité était difficile à l’ennemi notamment à ait Ouabane et ait Mislain. La famille désignée pour accueillir le  refuge était aussi choisit parmi les villageois réputés pour leur intégrité et indemnes de tous soupçons. Sa gestion était confiée au propriétaire de la maison ôte que l’on appelait chef de refuge. Ce dernier était placé sous l’autorité de l’intendant du secteur qui veillait à son approvisionnement en vivres. Les repas étaient commandés selon les besoins, à savoir : soit par les chefs d’unités combattantes, soit par les membres du secteur. Le chef de refuge était comptable des denrées mises à sa disposition et rendait compte de leur utilisation à l’intendant du secteur.

           Les repas étaient préparés selon la disponibilité des matières et cuisinés par la famille du refuge et avec l’aide d’autres femmes du village, si les hommes à nourrir étaient nombreux. Lorsque les conditions étaient favorables, on avait le droit à consommer de la viande qu’on appelait « directive » à raison de trois fois par semaine.

           Au fil des mois, plus les actions du FLN et de l’ALN s’intensifiaient, plus l’ennemi multipliait l’implantation de postes avancés dans des villages en occupant des écoles ou à défaut, des maisons des citoyens qu’ils évacuèrent, comme ce fut le cas pour la maison des Saad-Bouzid, mon Grand-père maternel. Ces derniers  se réfugiaient  chez un parent ou un voisin. La proximité des maquis facilitait aux troupes ennemies les opérations de ratissage.

          Pendant toute cette période difficile et accentuée par la pression des moudjahidin et la répression sauvage de l’ennemi, la vigilance était de rigueur. Parfois on soupçonnait certains citoyens de collaboration avec l’ennemi, ce qui entraîna d’ailleurs, l’exécution de trois hommes du village, qu’on accusait à tort ou à raison, de khoubatha « traîtres ». Ces exécutions ne s’étaient pas déroulées  dans le même temps. Aussi, la rumeur répandue à cette époque disait que les intéressés étaient victimes de vengeance.

         Par ailleurs, ce déploiement des forces ennemies pesait lourdement sur l’organisation des villages et menaçait la sécurité des moudjahidin. Pour faire face à cette situation, le chef du secteur avait donné des instructions aux  responsables concernés pour organiser la garde de jour comme de nuit. Cette garde était assurée par l’ensemble des hommes valides du village et pratiquée de la manière suivante :

           a)- pendant la nuit, par deux hommes dont l’un d’eux était munie d’un fusil de chasse. Notre poste de garde est situé au lieu dit Bousselma, proche d’environ un kilomètre du camp ennemi de l’usine hydro-électrique de souk el djemaa. Ils étaient  instruis de tirer deux coups de feu à la sortie des troupes ennemies, leur  riposte aidant, l’alerte est ainsi donnée.

           b)- pendant le jour, un seul guetteur est posté au bout du village, au mausolée de Sidi Messaoud, d’où il observait tous les mouvements des troupes ennemies. Sa mission était de surveiller les entrées et sorties des soldats ainsi que l’arrivée de renforts. Il dépêchait alors, le premier villageois rencontré, pour alerter le village voisin. Mais, souvent l’ennemi décidait d’opérer un grand ratissage et le village se trouvait encerclé pendant la nuit, avec des soldats venus de camps lointains, pour surprendre les occupants. Dans ce cas, le signal est donné à l’aide d’une couverture de couleur rouge, affichée sur un balcon des deux cotés, Nord et sud du village pour être visible aux localités avoisinantes.

           Cette vigilance accrue permettait aux moudjahidin où qu’ils soient, de prendre leurs dispositions face à l’ennemi. Cependant, il s’est avéré que l’ennemi s’était rendu compte de ces points de surveillance qu’il fallait redéployer. Ainsi, le poste de garde de jour du mausolée de Sidi Messaoud est supprimé, mais la surveillance était constamment assurées par tous les villageois où qu’ils se trouvaient. Quand au gardiennage de la nuit, il a été déplacé à la sortie Est du village au lieu dit Tassaft N’essa3qa, un chêne millénaire situé à l’intérieur du cimetière.

            Les activités du comité de secteur et des organisations civiles du FLN au sein des villages, étaient confortées par les actions militaires entreprises régulièrement par des unités de combat de l’ALN. Ces dernières étaient organisées par groupes, sections et compagnies, formant un bataillon placé sous le commandement d’un officier, lui-même relevant de l’autorité du chef de zone. Leur mission principale était de frapper les troupes ennemies où qu’elles se trouvaient.

            Les membres du secteur se déplaçaient de village en village pour remplir leur mission, chacun en ce qui le concernait. Ils ne marchaient jamais ensembles et ne prenaient pas tous la même direction et se déplaçaient généralement à deux. Cette précaution était dictée par le seul souci de prévenir le pire en cas d’accrochage avec l’ennemi. Tout comme les déplacements en solitaires étaient interdits.

            La mission essentielle du comité de secteur consistait à encadrer, organiser et mobiliser les populations d’une part et à assurer la subsistance des unités de l’ALN, notamment en matière de nourriture et d’habillement et de recueillir tous les renseignements utiles à ces unités pour organiser des actions militaires contre les troupes ennemies, d’autres parts.

            Les missions assignées à chaque membre sont résumées ci-après :

         a)- Le chef de secteur au grade d’adjudant : il veillait à la bonne exécution des directives données tant aux différents responsables qu’aux populations. Il assurait la coordination de toutes les activités des membres du comité de secteur placés sous sa responsabilité.

         b)- Le commissaire politique au grade de sergent-chef : il s’occupait de la recette des cotisations mensuelles versées par les citoyens dont la collecte était assurée par les chefs de front ; il organisait des réunions, à chaque fois que s’était possible, avec les populations pour leurs sensibilisation ; il distribuait des secours en nature aux veuves de chouhada, aux victimes civiles et aux nécessiteux. A cette fin, il portait toujours un cartable plain d’argent à tel point que les goumiers s’intéressaient beaucoup plus à lui qu’aux autres responsables, dans le seul but de le dévaliser.

         c)- Le responsable liaisons et renseignements au grade de sergent-chef : il se devait de recueillir toutes les informations et effectuer des investigations concernant l’ennemi en vue de permettre aux responsables militaires de programmer des actions contre l’ennemi ; il recueillait également des renseignements sur les opérations projetées par les soldats français qui permettaient aux responsables à tous les nivaux  de prendre des dispositions en vue de déjouer les plans ennemis. Ces renseignements étaient collectés par le billet des indicateurs civils les plus introduits auprès de l’ennemi et quelques fois même par des militaires du contingent ou des harkis. Les informations recueillies étaient diffusés aux responsables concernés grâce aux agents de liaison.

         d)- Le responsable militaire au grade de sergent-chef : il préparait toutes les actions militaires possibles tels que : embuscades, harcèlement des camps ennemis et sabotages de tous genres ; qu’il fait exécuter par des groupes de Mousseblin du secteur, avec la participation des djounoud détachés de leurs unités pour la circonstance.

         e)-L’intendant du secteur au grade de sergent : il assurait l’approvisionnement des moudjahidin en denrées alimentaires et effets vestimentaires de toutes natures. Les achats étaient réalisés en relation avec les chefs de front et les chefs de refuges ; il recevait également des dons provenant des populations aisées, notamment celles des villes. Pour stocker touts ses produits, il disposait de plusieurs cachettes aménagées à cet effet dans différents endroits

          f)- Le responsable des habous au grade de sergent : il prodiguait des  conseilles aux populations en matière de religion ; il était consulté pour des affaires litigieuses sur lesquelles il donnait des avis à la satisfaction des personnes intéressées ; il portait sur lui des registres d’état civil sur lesquels étaient transcrits les mariages, naissances et décès, vu que les populations avaient boycottées l’administration coloniale.

         g)- Le responsable sanitaire au grade de sergent : tout en accomplissant les taches d’infirmier,  il était chargé de la collecte de médicaments nécessaires aux soins des blessés tout comme il s’occupait de la santé des populations dans la mesure du possible.

          h)- Le responsable de l’UGTA au grade de sergent : Il prenait contacte avec la classe ouvrière principalement dans les villes pour les sensibiliser aux objectifs de la révolution. Il percevait également les cotisations émanent des travailleurs syndiqués. 

            Le comité de secteur se réunissait, sauf imprévu, une fois par mois sous la présidence du chef de secteur. Au cours de cette réunion, chaque membre présentait un compte-rendu détaillé ainsi que la situation financière. Après débats, on procédait à l’élaboration du rapport moral « d’activités » du secteur suivant un canevas arrêté par l’autorité supérieure. La rédaction était assurée par le secrétaire du secteur qui disposait d’une machine à écrire portable. Avant la clôture de la réunion, on procédait à l’affectation des recettes du mois considéré et l’élaboration d’un budget prévisionnel des recettes et de dépenses pour le mois suivant. Le solde était ensuite acheminé au PC de la région, appuyé du rapport moral.

           Les dépenses du secteur se limitaient à :

  • Les vivres,
  • l’habillement,
  • la solde des moudjahidine, (5 francs mois pour chacun, juste de quoi acheter les produits de toilette)
  • les secours en espèces ou en nature  distribués au profit des familles nécessiteuses,
  • les aides destinées aux familles de chouhada

            Malgré les pressions et une discipline de fer imposées par le FLN/ALN aux populations ainsi que les atrocités que leurs faisaient subir les troupes françaises, le moral de la population est constamment élevé.

            Quelques semaines s’écoulèrent et en cette fin d’après-midi d’automne, nous étions assis à Tadjemaït, lieu de rencontre habituelle des villageois. Alors que nous étions assis sur les gradins entrain de bavarder, nous aperçûmes trois moudjahidine venir vers nous. Ils étaient fort reconnaissables de par leurs tenues (kachabia sous laquelle est caché un fusil dont la crosse soulève  légèrement l’épaule). Nous nous échangeâmes le salut habituel puis le chef de front qui était présent avec nous, se présenta à eux, en leurs serrant la main. Deux d’entre eux se sont postés séparément, chacun devant l’entrée de Tadjemaït, tan disque le troisième qui semblait être le chef, disait à notre chef de front qu’ils allaient tenir une réunion avec les hommes du village. Pour ce faire, le berrah fut chargé d’appeler les hommes non présents à venir à Tadjemaït assister à la réunion.

            Avant de commencer la réunion, le responsable des moudjahidine procéda à la fouille de l’assistance à la recherche du tabac dont la consommation fut interdite. Au cours de cette fouille, on à pu retrouver du tabac à chiquer dans les poches de deux personnes. Ils furent sanctionnés d’une amande de 50 francs chacun et furent avertis que d’autres sanctions plus graves allaient être  prises à leur encontre en cas de récidive.

             Au cours de la réunion, on a appelé au renforcement des rangs, à la discipline et à obéir à toutes les directives données par l’organisation du village. Il a particulièrement insisté sur le rôle que doivent jouer les populations dans les prochaines étapes. A la fin de son discours qui a duré une heure environ, il à félicité la population du village pour son courage et la bravoure dont elle à fait preuve au cours des dernières actions auxquelles elle à participée et sa ténacité face aux représailles ennemies.

 

II-III DEBUT DES ACTIONS PARA-MILITAIRES

 

           La première action réalisée dans notre secteur sur instructions des moudjahidine, sous l’autorité de Si Salem, chef de secteur de l’époque, fut la collecte des armes (fusils de chasse et pistolets) détenues par les citoyens. Cette opération qui a touchée toute la région ne s’était pas passée sans attirer l’attention des autorités coloniales. En effet, tous les détenteurs d’armes de chasse déclarées furent mis en demeure de les déposées auprès de la gendarmerie. Cependant, les citoyens n’ont pas obtempérer à leurs injonctions. En représailles, les gendarmes, renforcés par des goumiers, organisèrent une opération  de fouille, à la recherche d’armes à feu, suivie d’actes de vandalisme à l’intérieur des maisons.            

 Par ailleurs, il semblerait que les moudjahidine n’avaient pas achevés de ramasser toutes les armes, ce qui n’à pas échappé à l’attention de l’administration coloniale. A cet effet, les gendarmes français avaient procéder à leur tour, au retrait des armes non encore offertes aux moudjahidine par les citoyens récalcitrants. C’était une véritable course au désarmement.

                Sur le plan politique et suivant les directives données par le FLN, on assistait à des démissions massives des auxiliaires de l’administration coloniale,  notamment les  gardes champêtres, les percepteurs d’impôts ainsi que les chefs de villages placés sous la tutelle du caïd. Tout comme  il a été exigé des populations de boycotter tous les services de l’administration coloniale, exemple : (inscriptions à l’état civil des naissances, décès ou mariages, l’incendie des écoles, dont celle d’Ait Laaziz où j’ai fais mes études primaires), ainsi que son économie (incendie des fermes de colons, défense de consommer du tabac, notamment). En tout état de cause, tout citoyen qui aurait collaboré avec les français, qu’il soit civil ou militaire, est considéré comme étant un traître donc, un ennemi à abattre.

               Au plan militaire, plusieurs actions ont été enregistrées, à savoir : le sabotage des lignes électriques et téléphoniques, les coupures de routes, le harcèlement des camps militaires ainsi que des attentats perpétrés contre tout agent de l’ennemi, qu’il soit en uniforme ou non. Ces actions étaient exécutées par les maquisards (moudjahidine) et les  mousbilin.

              Les  activités rappelées ci-dessus ayant pris de l’ampleur, les autorités coloniales procédèrent au redéploiement de  troupes venues en renfort dans la région. Ils occupèrent des points stratégiques tels que Tichekirt, sur les hauteurs du Djurdjura, à quelques encablures d’Ain-el-Hammam, ex Michelet. Un autre camp militaire fut installé dans l’enceinte de l’usine hydro-électrique de souk el Djemaa, (lieu dit : Imeghras) distant de 3 km de  notre village, Ait Hamsi. La 1ère fois que j’ai connu les soldats français, c’était sur mon chemin en me rendant au souk El Djemaa avec da Salem, pour effectuer des achats domestiques. Ils y dressaient un barrage de contrôle. Je  n’osais pas les regarder de prés, car j’avais la trouille. Ils se distinguaient par des coiffures en grands bérets noirs ; on les appelait des chasseurs alpins.

             Durant les premiers mois de leur installation, les soldats français ne bougeaient pas de leur campement. Ils se contentaient d’observer les mouvements des populations et n’adressaient la parole à personne.

             Quant à moi, à l’âge de 16 ans en 1956, j’avais été enrôlé dans la révolution sans m’en rendre compte. En effet, Ouali Ahmed, qu’on appelait Da Hmimi, était parmi les premiers hommes du village à être structuré dans l’organisation du FLN et le premier à prendre le maquis parmi les mousseblin. Il me confiait la mission d’agent de liaisons, sans que je ne sois conscient de l’importance de la tache. Il me chargeait de remettre des lettres à des personnes habitants les villages voisins, notamment Ath Ouayslith et Ath Sellane ou Ait Laaziz. A cette époque, on disait que l’ennemi ne soupçonnait pas les adolescents et les femmes, d’activistes du FLN.

             Les jours passèrent et ne se ressemblèrent pas. Les moudjahidin  imposèrent à tous les villageois d’assurer la garde de jour comme de nuit à l’effet de  déclencher une alerte en cas de mouvements des troupes ennemies. Au sain de mon village, la garde fut donc effectuée à tour de rôle,  par tous les hommes valides. Pendant la nuit, deux d’entre eux  prenaient la garde à proximité  du camp militaire d’Iméghras à l’aide de fusils de chasse et le jour, la relève était assurée par un seul homme qui guettait à partir du célèbre mausolée de Sidi Messaoud.

           Il m’était arrivé une fois de prendre la garde avec da Ahcen Ath Ali (Ait Abdeslam Ahcen) au lieu dit, Bousselma, sur une colline distante d’à peine un kilomètre du camp d’Imeghras. Nous étions armés d’un seul fusil de chasse porté par moi-même et au vu de la sortie des colonnes de soldats ennemis, j’avais tirés deux coups de feu pour donner l’alerte. L’ennemi avait riposté à l’aide d’armes automatiques diverses, avec un feu nourri. J’avais le trac, car c’était pour la première fois que j’avais accroché l’ennemi. Je voyais des balles picoter le sol entre mes jambes et d’autres balles siffler en passant à coté de mes oreilles. Pendant ce temps là, nous nous retirâmes à plat ventre sur plusieurs centaines de mètres avant de prendre la fuite à la vitesse du vent. (Cette action s’appelait : tire et sauve-toi (edreb ou ehreb). Après s’être assuré que nous étions hors de danger, nous avions pris soin de cacher le fusil et nous rentrâmes chez nous. Je n’ais pas dormis durant toute la nuit, de peur des représailles de l’ennemi.

          En effet, le lendemain à l’aube, nous fumes envahi par des chasseurs alpins aux grands bérets noirs. En nombre impressionnant, ils avaient ratissés tout le secteur, fouillant les champs, forets ainsi que dans les maisons de plusieurs villages sans résultats. Ce jour là, les populations étaient épargnées, et en reprenant le chemin du retour, on a vu les militaires distribués des bonbons aux enfants qui les refusaient, malgré l’envie.    

             En plus de la mission de surveillance des mouvements des troupes de l’ennemi, j’avais participé à des actions de sabotage de routes. En cette nuit de plaine lune, une action de grande envergure fut organisée  par un groupe de moussebiline, pour saboter la route menant de Souk El Djemaa vers Ait Ouabane.   Ces derniers ont rassemblés des jeunes de plusieurs villages, qui étaient armés de pelles et de pioches. Ils s’y étaient répartis par petits groupes sur des endroits différents à un intervalle d’environ deux kilomètres. Pendant que les villageois creusaient des tranchées, les moussebiline assuraient la garde, sachant que les soldats français effectuaient souvent des patrouilles par cette route.

             A peine la moitié du travail entamée que nous entendîmes des coups de feu tirés par nos vigilants gardiens. Sous un déluge de balles tirées par l’ennemi et du fait de la surprise, nous nous retirâmes  en désordre, laissant sur place pelles, pioches, kachabias et burnous. Nous nous dispersions chacun de son coté, pour sauver sa peau. Une fois le trac passé et au clair de lune renforcé par la lumière des fusées éclairantes tirées par l’ennemi, nous vîmes parfaitement notre chemin. Notre retraite s’était faite sous le feu nourri de différentes armes automatiques. Certaines roquettes explosaient non loin de nous. Les mousseblin tiraient sporadiquement des coups de feu sur l’ennemi pour ralentir son avancée afin de permettre aux villageois de se replier sans s’exposer au danger. Nous  rentrâmes chez nous sans blessures graves, mais on s’en était sortis avec quelques égratignures causées par des buissons. Les pertes du coté ennemie étaient inconnues.

            Ce tronçon de route qui venait d’être saboté, se situant à proximité de notre village, présageait les représailles des soldats ennemis. Aussi, dans l’attente de l’arrivée imminente de ces derniers, je n’ais pas fermé les yeux durant toute la nuit. En effet, des renforts ne tardèrent pas à arriver et embusqués au tour du village, dans l’intention d’intercepter ceux qu’ils appelaient « les fellagas ». Il n’en fut rien, cependant.

 

  (Soldats ennemis en opération de ratissage - photo prise en 1959 par un soldat français du contingent, du nom de Gérard Van Der Liden, affecté à la SAS de Boumahni)   

              

              A l’aube, ma grande angoisse fut d’entendre les bruits de bottes des soldats Français défilés dans les ruelles du village. Au levé du jour, j’entendais les fracas de portes défoncées par des coups de pieds des soldats en criant « dehors, à la djemaa, fellagas ».

             Tout le monde c’était réveillé en sursaut, accourant vers Tadjmaat, en encaissant des coups de crosses à la tête, à l’épaule, au dos ou à la face, ni les enfants, ni les femmes, ni les vieillards n’étaient épargnés. Les récipients contenant les vivres (huile, semoule, grains, figues et autres) étaient déversés au sol. Toute  cette population maltraitée, fut rassemblée à Tadjmaath où devait s’exécuter le 2ème supplice de la journée. Ayant en sa possession la liste des noms, le lieutenant commandant ce détachement de soldats, les appelaient un à un en les séparant du rassemblement. Trois noms figurant sur cette liste ne répondirent pas à l’appel, car ayant sentis le manège au moment de l’encerclement, ils avaient pris la fuite à temps.

            La population fut ensuite interrogée vainement, sur la fuite des trois mousseblin. La réponse négative et unanime de l’assistance, déchaîna la colère du lieutenant qui renouvela ses menaces et toutes sortes d’intimidations à l’encontre de la population, finit par choisir des hommes à tout hasard afin de les soumettre à la torture dans le but que ceux-ci finissent  par dénoncer les éléments que compose l’organisation FLN du village. Les pauvres gents étaient passés à toutes formes de tortures dont : l’électricité, la bouteille, le bassin d’eau savonneuse, les ongles arrachés par des tenailles, etc. Le locale (garage) à l’intérieur duquel ils subissaient ces atrocités, étant à proximité de notre rassemblement, les gémissements des suppliciés  parvenaient à nos oreilles. C’était intenable, tant pour eux que pour nous. Nos braves hommes n’y ayant pas résisté, car les souffrances endurées dépassaient la limite du supportable, ont finis par lâcher et dénoncer l’organisation. Ce supplice dura toute la journée, les tortionnaires reprirent le chemin du retour en embarquant avec eux MM. Ouali arab, Meghzouchen ali, Harouni Ali et Harouni rabah, tous membres de l’Organisation civile du FLN et faits prisonniers. L’organisation du FLN du village fut réduite à néant pour la première fois. Il ne se passait pas beaucoup de temps avant que celle-ci ne soit reconstituée.

             Au début de l’année 1957, la cellule de notre village agrandie, s’est vue étoffée par d’autres moussebiline, il s’agissait de : Ben Bouzid Arezki, chef de groupe ; Harouni Rabah (après sa libération);  Mesbahi  Amar ;  Saad Bouzid Khelaf ; Ouzrourou Salah ; Bachir Mohand Amokrane,  Mohand-Ahmed Amar (dit Amirouche), Ait Ouali Ramdan,  Bachir Ali, Kaci Amer Mohand Ouidir, Salahi Arezki, chef de front.

 

       Sur la photo de gauche, on peut distinguer ; De G à D, debout - X - Mohand Ahmed Amar, dit Amirouche - Ould Youcef Chabane - Amaouche Amrane. Assis, de D à G : Bachir Mohand Amokrane - Mesbahi Amar - Ait Mohand Akli - X. Photo à droite : Salahi Arezki   

 

 

 

 

     (De G. à D : Si Amer Ahmed - Ben Bouzid Arezki - Ait-Ouali Ramdan – Amer-Yahia Kaci)

       

             Dans notre région, l’armée ennemie avait installée des postes avancés dans plusieurs villages. Mais ceux qui avaient causés beaucoup de mal au village Ait Hamsi, c’était Imeghras, pour sa proximité et Ait Saada situé sur une haute colline, dominant le village. Une mouche qui bougeait au village est vite repérée par les militaires et ne faisaient pas l’économie des munitions de toutes sortes. Deux exemples méritent d’être signalés pour autant :

 

  • En 1957, les soldats du camp du village d'Ait Saada, ayant tiré plusieurs rafales de mitrailleuse 12/7, sur nos mousseblin, avaient touchés mortellement Mme Ait Hamouda née Saad-Bouzid Zaina, en revenant de la fontaine de Tala Ouamroun, portant sur sa tète une jarre plaine d’eau. A mon humble avis, cette fontaine est rentrée dans l'histoire et doit être baptisée du nom de la martyre rappelée ci-dessus.

 

  • Par ailleurs, en 1958 et sans motif apparent, les soldats du même camp avaient tirés sur le même village des obus de canons dont un à buté sur la maison des Saad-Bouzid, touchant mortellement le prénommé Arabe. Cette maison apparaît clairement lézardée, derrière la mosquée, dont photo ci-dessous. Peut être visaient-ils cette même mosquée ? Je dois rappeler que ce lieu était le refuge des mousseblin du village durant la nuit, sachant qu’ils ne pouvaient pas dormir tranquillement chez eux, vu qu’ils étaient recherchés par l’ennemi. L’ALN leur ayant refusé de rejoindre, momentanément, ses rangs. Les circonstances du moment ont imposé ce fait.

 

           (Cette mosquée serait classée monument historique, par les autorités concernées)

        

           Cette mosquée dont l'architecture, sans doute Maghrébine, est assise sur un rocher, ce qui ajoute à sa beauté. Elle est toujours debout, Dieu merci. Seules quelques maisons la séparent du célèbre Mausolée de Sidi Messaoud. Au fond, derrière cette belle mosquée apparaît la maison des Saad-Bouzid. Cette maison dont le mur est visiblement lézardé, à été l'objet d'un bombardement par l'armée Française à partir du camp d'Ait Saada en 1958, touchant mortellement Saad-Bouzid Arab. Cette même mosquée où se pratiquaient les cinq prières du jour, abritait également le groupe de mousblin du village, pendant la nuit. Du  fait qu’ils étaient recherchés par l'ennemi, ils ne pouvaient pas dormir chez eux.

           En cette même année 1958, au moment où nos mousbilin avaient intensifiés leurs actions contre l’ennemi, ce dernier à déclenchée une opération de ratissage de grande envergure couvrant les villages d’Ait Hamsi, Ait Laaziz, Mahmoud, Ait Sellan, Agouni Teslent, ainsi que tous les champs et maquis situés dans ce périmètre, limité du coté Nord-est, par la rivière de Thassift N’tissa. Il s’en est suivi un accrochage au cours duquel, quatre mousblin furent tombés au champ d’honneur, il s’agit de : Ilgoubi Abdelhafid, Aoudia Smail, Ben Lhocine M’barek et Khélili Tahar, tous du village d’Ait Sellan, ceux du village d’Ait Hamsi, au nombre de cinq, furent prisonniers ; il s’agit de : Bachir Mohand Amokrane, Saad-Bouzid Khelaf, Harouni Rabah, Mohand-Ahmed Amar, dit Amirouche, et Bachir Ali. Cependant, Ait mohand Akli et Ben Outaleb Ouali, du village Ait Sallan, ont pu s’échapper à l’encerclement en se repliant vers Tassift Ntissa ; tandis que Mesbahi Amar, Ouzrourou Salah et Kaci-Amar Mohand Ouidir, du village Ait Hamsi, eux, n’ayant pas pu sortir du bouclage, s’étaient soigneusement camouflés, toute la journée durant, la peur au ventre, dans un ruisseau où coulait de l’eau et sortis indemnes de ce cauchemar. Par contre, en ce qui concerne Ben-Bouzid Arezki, chef des mousblin, Salahi Arezki, chef de Front, Ait Ouali Ramdan, ainsi que Amer-Yahia Kaci,  personne parmi nous, ne savait de quelle manière ils ont procéder pour échapper au ratissage. Ouali Salem, lui aussi étant absent ce jour là, avait échappé à leurs griffes. Recherché par les soldats français, Da Salem errait de ville en ville, pendant longtemps avant de se fixer à Sidi-Bel-Abbès, où il a trouvé refuge chez Ouahmed Tahar et ses enfants, avec lesquels il s’était associé dans le commerce.  A partir de cet instant, les mousbilin rescapés étant recherchés par l’ennemi, étaient devenus de fait, des maquisards au même titre que les autres, mais ne pouvant pas quitter définitivement leurs villages. Ils vivaient avec les populations pendant la journée, mais dormaient dans les maquis, à la belle étoile pendant la nuit, de peur d’être surpris par l’ennemi. Il y a lieu de souligner qu’au cours de ce ratissage, les militaires ont procédés à la fouille de toutes les maisons en cassant et saccageant tous les ustensiles et vivres s’y trouvant. Au moment de quitter les villages, ils n’ont pas manqués, comme à leurs habitudes, de voler des bœufs, des moutons, et des poules ; la seule ressource de la population, la laissant  derrière eux, martyrisée.

           Il ya lieu de rappeler que d’autres villageois prenaient systématiquement la place des mousblin recrutés dans les rangs de l’ALN ou faits prisonniers par l’armée Française. Par peur d’omission, je ne peux citer de noms, d’autant que certains d’entre eux étant inconnus de moi, après avoir été recruté au sein de l’ALN et muté à Bordj-Ménail, loin de la région.

           Une autre nuit, en compagnie du groupe de mousblin (appelés terroristes par l’ennemi), j’ai participé au sabotage de la route au lieu dit Taghzout, sur le flanc du pont située prés du village d’Ait Hamsi, à quelques encablures du camp d’Imeghras, menant vers le barrage hydro-électrique de Hemmam-Boudrar. C’est endroit ayant été saboté à plusieurs reprises, les soldats français procédaient au minage de la chaussée, après sa réfection. C’est ainsi que la mine explosa entre moi et da Amar (Mesbahi Amar) Moi et les autres étions sortis indemnes, tan disque da Amar, il fut blessé et porté à dos d’âne vers l’infirmerie située à Ait-Ouabane, sur une distance d’environ dix kilomètres.

           Le lendemain, les troupes ennemies, venues du camp d’Imeghras, et ayant trouvé des traces de sang versé par da Amar, encerclèrent notre village avant la levée du jour et ce, par vengeance, suite au sabotage de la route effectué la veille et dans le vain espoir de trouver le blessé. Ils cassèrent les portes avant d’entrer dans les maisons. A l’intérieur, certains soldats faisaient sortir à coups de crosses les hommes qu’ils rassemblèrent à la djemaa, d’autres s’affairaient à terroriser les femmes tout en répandant par terre les maigres vivres qui s’y trouvaient. Ensuite, l’officier qui commandait les troupes ennemies, après la vérification d’identités d’usage, faisait passer les hommes un par un devant un soldat qui tenait la liste des « terroristes recherchés » et cette fois personne ne fut arrêté. Après ce contrôle, l’officier ordonna aux hommes du village de se procurer en toute vitesse des pelles et pioches, ce qui fut fait en un temps record. Nous comprenions tous qu’il s’agissait de remettre en l’état, la route que nous venions de saboter la veille.

          La photo de droite ci-dessous, prise en 1959 par le soldat français du contingent du nom de Gérard Van Der Linden, du coté de Draa El-Mizan, présente une forte ressemblance à la photo de droite, prise au lieu dit Taghzout du village Ait Hamsi (Ain el Hammam), endroit précis, où s’est déroulé le sabotage en question, à la différance que la route est aujourd’hui goudronnée et modernisée.

 

 

A droite, photo prise en 1959 dans la région de Draa el Mizan, à gauche, photo de Salah Ouzrourou, prise en 2015 au lieu dit : Taghzout, Ait Hamsi (Ain el Hammam).

          

          Aussi, au lendemain d’un sabotage commis par les Mousblin, l’armée d’occupation se vengeait sur des civils. En effet,  comme le démontre la 2 ème  photo du même auteur, et à l’instar d’autres villages de la Kabylie, les hommes étaient rassemblés à Tadjmaat et, après contrôle d’identité, ils furent  conduits manu militari pour la remise en l’état de la route sabotée la veille. Avant de nous conduire par la force vers l’endroit saboté et s’adressant à nous, le lieutenant nous disait, « vous êtes tous des fellagas, c’était vous autres qui avez sabotés la route et à vous allez la reconstruire maintenant ». Un homme âgé lui répondit que ce n’était pas nous et qu’on n’était au courant de rien. A peine terminée cette phrase, le pauvre vieux reçut une forte gifle suivie de nombreux coups de pieds lancés par un soldat en rétorquant que vous êtes tous des fellagas et que vous n’êtes jamais au courant de rien, espèce d’hors la loi !

          Sur tout le long du parcours, nous marchions entre deux colonnes de soldats qui tenaient leurs fusils, le doit à la gâchette. Arrivés sur les lieux, nous reprîmes le travail en essuyant des coups de pieds au derrière. Après avoir remis la route en l’état, nous fîmes libérés après nous avoir confisqués les pelles et les pioches.

           Par ailleurs, il est à préciser que les coupures de routes avaient pour objectif de retarder un temps soit peu, l’avancement des convois ennemis, (voir photos ci-dessous).

           (Sabotages de routes et de poteaux électriques et téléphoniques, étaient fréquents)  

 

           Parallèlement aux actions rappelées ci-dessus, les unités de l’ALN dressaient des embuscades contre les forces ennemies et harcelaient leurs casernes. Plusieurs accrochages furent enregistrés notamment à Tizi el Djamaa ou Tichekirt, prés d’Ain el hammam (ex Michelet) et à Ait Ouabane.

            Devant l’ampleur de ces opérations, l’ennemie c’est déchaîné et a bombardé le premier village de la région, à savoir ait Ouabane, abritant des milliers de citoyens. D’ailleurs on ne devait pas attendre assez longtemps pour voir ce même village évacué, suivi du village d’ait Mislaïn, pour trouver refuge auprès des villages voisins. Une solidarité sans précédant s’était exprimée dans tous les villages afin d'accueillir dans la dignité, ces pauvres femmes et enfants déplacés, dont plusieurs avaient d’ailleurs trouvées refuge  au sein des familles de notre village. La mienne en a hébergée deux familles, malgré l’exiguïté de notre maison.

           Des représailles ne manquaient pas de s’exercer contre des civils innocents, à chaque fois que les soldats français tombèrent dans une embuscade ou sautèrent sur une mine posée par les moudjahidin; en exerçant des tortures sur les hommes et en terrorisant les femmes. Aussi, redoutant les actions citées plus haut, l’ennemi se servait des citoyens comme boucliers à chacune de leur sotie, en les faisant marcher en tête de leurs convois.

 

II-IV LA REPRESSION ENNEMIE MONTE DE PLUSIEURS CRANS

 

            Les jours se suivirent mais ne se ressemblèrent pas. L’ennemi est passé à une autre forme de  répression et ceci, dans le but évidant d’étouffer les populations et neutraliser les moudjahidine.

           C’est ainsi qu’il procédait à l’enlèvement de jeunes en otage en les enfermant dans leurs camps pendant plusieurs semaines, leurs faisant subir toutes sortes de corvées (cuisine, ménage, coupe et transport de bois de chauffe etc.). Ou encore à l’occasion d’opérations de ratissage de grande  envergure, les soldats ennemis prennent d’autres jeunes pour leurs faire transporter leurs arsenal de guerre tels que : les postes de transmission, les vivres ainsi que des munitions de toutes natures, les sacs à dos.

            Parallèlement à toutes ses répressions perpétrées par la soldatesque française contre les populations désarmées, l’ennemi avait mis sur pied un autre appareil militaire de propagande que l’on appelait Section Administrative Spécialisée (SAS). Cet appareil était implanté dans chaque chef lieu de commune et installé dans des infrastructures spécialement aménagées. Elle contrôlait tous les mouvements de la population et essayait de recruter parmi elle des indicateurs qui constitueraient un réseau de renseignements à la faveur des troupes ennemies. Elle tentait d’assurer également les missions de l’administration coloniale, étant donner que les populations ont boycottés cette dernière. Cette SAS est commandé par un capitaine secondé par un lieutenant et des sous officiers. La couleur kaki de leur tenue les distinguait de celle des autres corps. Leur protection fut assurée par des unités de goumiers puis par des harkis. En somme, l’administration locale fut assurée par des militaires, dont le gros des effectifs étaient des supplétifs Algériens.

 

 

                (Bureau SAS, à l’intérieur duquel, un civil remplit les documents du recensement)

      

La première action de la SAS fut le recensement général de la population (voir photo ci-dessous).

 

             (1 - Ait Hamsi 1958 – Photo de Ouzrourou said à l'occasion du recensement à la SAS)

             (2 – Bureau de la SAS - citoyen remplissant documents pour carte de recensement)

          

            Cette photo de mon frère ainé Saïd, à été prise en 1958, par la SAS, au cours du recensement des habitats de mon village natal, (Ait Hamsi). Il faut rappeler que cette bourgade accueillant plusieurs familles des villages évacués (Ait Ouaban et Ait Mislain), était érigée en centre de regroupement et entouré de fils  barbelé, ne disposant que d’une seule porte d’entrée. Malgré cette fortification, des patrouilles de nuit étaient effectuées par des soldats Français dans le village, tout en inspectant parfois, l’intérieur des maisons dont ils interdisaient la fermeture des portes, sous peine d’être fracassées à l’occasion de leur visite nocturne.

           L'opération de recensement était suivie du rationnement des denrées alimentaires, que chaque famille ne pouvait acheter que sur présentation d’un bon délivré par la SAS, en précisant la nature et les quantités et ce, au prorata des membres de la famille.

          Aucune famille n’avait le droit d’héberger un parent proche fut-il, s’il ne figurait pas sur la carte de recensement. Lorsqu’une personne travaillant à Alger ou ailleurs venait au village pour rendre visite aux siens, il devait passer d’abord chez la SAS pour lui en délivrer un laissez-passer. A défaut, il sera considéré « hors la loi », et recevra le traitement réservé à un terroriste. 

           La deuxième action  entreprise par la SAS, fut la tentative de ralliement des populations dans le camp ennemi. Pour arriver à cette fin, en plus des pratiques rappelées ci-dessus, elle employait d’abord la torture, puis le lavage du cerveau et enfin proposait des emplois moyennant une rémunération des plus alléchantes. Ces soit disant postes de travail étaient, soit des mouchards « indicateurs », soit des emplois de bureaux à titre civil pour finir après comme harkis. Cependant, finir comme harki, les concernés ne cèderont qu’après avoir subis les pires atrocités notamment : les menaces, la torture, l’emprisonnement, la privation, la confiscation des biens, etc.       

 

                 (Remise de fusils de chasse aux éléments suppliciés, leur visages en témoignent)  

            

            Pour palier les difficultés de ravitaillement, car il fallait aussi assurer l’approvisionnement des maquis en tous genre de produits, afin de mettre les moudjahidin à l’abri du besoin, les populations ont consenties d’autres sacrifices. A chaque fois que de besoin, on organisait des caravanes composées d’ânes et de mulets conduites par des jeunes aussi courageux que déterminés, pour ramener des vivres, à l’insu et sous le nez de la SAS.

            De village en village, ils ne marchaient que pendant la nuit, pour collecter les diverses marchandises qu’auraient préparées à l’avance, des citoyens chargés de cette mission et lorsque les circonstances de la guerre le permettaient. Pour ce qui est des effets vestimentaires ou des denrées en conserves destinés uniquement au maquis, des contactes furent établis à l’intérieur des villes.

            Toutes ses opérations de ravitaillement qui englobaient les vivres et l’habillement et qu’on appelait au maquis « intendance », étaient donc réalisées par la population. Il faut souligner que des villageois, dont ceux d’Ait Hamsi, organisés en caravanes, allaient jusqu’à la plaine de Médjana (Bordj Bou Arreridj), à dos d’ânes, à la recherche des céréales, dont l’insuffisance était criarde du fait du contrôle de la SAS. La partie destinée au maquis est prise en charge par l’intendant du secteur, lequel assure sa répartition sur les refuges et stocker l’excédant dans un autre endroit. Le premier intendant que je connaissais; c’était Ben Hamich Larbi, qu’on surnommait « Larbi Boueren »

            D’une manière générale, tous les centres  d’affluence permettant aux populations de se rencontrer et de s’approvisionner, étaient clôturés de fils barbelés en laissant deux passages bien gardés de jour comme de nuit, afin de contrôler les entrées et sorties des populations à l’exemple de souk el djemaa ou de la ville d’Ain-el-Hammam. Tous les passants étaient systématiquement fouillés au corps ainsi que leurs bagages. Au cours de la fouille, maintes fois les soldats ennemis ont déchirés à l’aide de la baïonnette de leurs fusils, les sacs de céréales ou de semoule, pour rechercher des armes, particulièrement après les avoir découvert lors de précédentes fouilles. Une bonne partie de ses denrées est répandue au sol et n’est plus récupérable. Il faut savoir que lors de l’exécution d’attentats par les fidayîn, ces derniers dissimulaient parfois leurs armes dans des sacs de semoule ou autres, avant et après l’action. 

            Au fil des jours, et jusqu’à 1958, l’organisation du village fut démantelée à trois reprises. Certains membres étaient capturés par l’ennemi, soit à l’occasion d’un accrochage, soit sur dénonciation sous la torture d’un villageois. D’autres étaient recherchés et fuyaient à chaque fois que l’ennemi faisait mouvement vers le village et ses environs.

             La vie de ces recherchés dont je faisais parti était très dure. Malgré leur situation difficile, ils ne pouvaient pas activer loin du village car, en plus des taches qui leurs étaient dévolues, ils avaient la charge d’encadrer la population. C’est ainsi que leur présence était requise au village ou ils vivaient normalement chez eux pendant la journée et passaient la nuit dans des champs de peur qu’ils soient surpris par l’ennemi malgré une surveillance accrue.

             Quoi qu’il en fût, les jeunes du village prenaient la relève aussitôt qu’il était possible. C’était ainsi que je fus enrôlé dans les rangs des moussebiline, ma grande joie était d’avoir à moi seul un fusil de chasse. Après plusieurs mois d’activité au sein du groupe de mon village et participé à de nombreuses actions dont certaines sont rappelées si dessus, le moment que j’attendais de tout mon cœur fut arrivé. C’était mon recrutement au sein de l’ALN.

            Je ne peu pas terminer ce chapitre sans parler de l’Aspirant Si Layachi (Medjani Layachi), responsable des liaisons et renseignements de la Région I-Zone IV-Wilaya III, en 1958. Il portait une grande moustache et aimait monter sur un cheval ou une mule dans certains de ses déplacements. Un jour, en compagnie de quelques Moudjahidin, il se trouvait au village de Taméjoute (Ait Menguelet), secteur I. Au moment de leur sortie, ils s’étaient mêlés aux soldats ennemis, dans les ruelles du village, les deux parties croyant que c’était des amis. Ce jour là et pour des raisons inconnues, les gardiens n’ont pas signalés leur présence.  Lorsque les deux camps s’étaient rendu compte qu’il s’agissait d’un ennemi, ils s’étaient accrochés au corps à corps. Les nôtres n’ayant ni la force ni les armes égales à celles de l’adversaire, s’étaient retirés en catastrophe, heureusement sains et saufs, laissant les soldats Français tirer aveuglements dans tous les sens.

 

                                                      

                                                     CHAPITRE III: PERIODE 1957-1962

 

 

III-I ANNEES DE BRAISES

 

1)  MON AFFECTATION POUR DE NOUVELLES MISSIONS :

        

           Les années 1957 et 1958 avaient connus la consolidation des rangs de la révolution dans tous les domaines ; ce que je ressentais à mon niveau. On apercevait des unités de l’ALN formées en groupes, sections et compagnies faisant mouvement en plein jour. C’était encourageant pour la population.

             Cependant, nous avions appris qu’une opération militaire avait secouée la casbah  d’Alger. Presque toutes les organisations du FLN furent démantelées. Nous avions ressentis le coup, étant donné que des militants issus de notre village, avaient été arrêtés par l’ennemi, à l’exemple de Ouali Amar et Slimane, deux frères du chahid Ouali Ahmed, les seuls dont je me souviens. Ces derniers étaient chargés de la collecte de fonds ainsi que des effets vestimentaires destinés aux moudjahidin. Une source importante d’approvisionnement était donc momentanément  suspendue.

            Après cette dure épreuve, les services de renseignements du 2ème bureau, menaient une  compagne d’intoxication à l’intérieur des rangs des moudjahidin. Cette compagne qui avait été dirigé à partir d’Alger, laissait entendre que des responsables à plusieurs niveaux ainsi que les étudiants ayants rejoint les maquis, étaient des éléments infiltrés et travaillant pour ce 2ème bureau. C’est énième complot, s’appelait « bleuit ». Celui que je respectais comme mon père da H’mimi, et comptant parmi les maquisards de la première heure dans mon village, était parmi les premiers à être suspecter et rappelé au PC de la wilaya, pour interrogation. Hélas ! Je ne l’ai jamais revu. On entendait parler de bouches à oreilles de l’arrestation d’autres responsables sur toute l’étendue de la willaya III. Plus grave encore, c’était ce climat de méfiance et de suspicion qui caractérisait nos rangs et qui à presque duré jusqu’au début de l’opération jumelle. Chacun de nous attendait son tour. Mais, l’esprit de sacrifices dont nous étions animés, était toujours présent, le moral constamment élevé. Malgré tout, nous n’avons jamais fléchis, tout en continuant à activer normalement, chacun dans son domaine.

         En dépit de toutes ces difficultés, la révolution avance et les responsables n’ont de cesse  de suivre tous les événements pour apporter des solutions aux problèmes de l’heure. Aussi, certaines structures (secteurs et régions) étant dépourvues de secrétaires indispensables à la bonne marche des fonctions administratives, on a procédé à la recherche de djounoud lettrés pour combler ce déficit. C’était dans ce cadre que je fus choisit et muté à la région III (Bordj Ménail), en qualité de secrétaire du secteur. Si Ahcen Hadj-Saadi, que je rencontrais pour la première fois à Ait Ouabane, était lui aussi affecté dans les mêmes fonctions, à la région II (Sidi Ali Bounab).  Nous avions été choisis par le lieutenant si Youssef (Bouiri Boualem, de son vrai nom), membre zonal.

 

                                                   (Salah Ouzrourou et Ahcène Hadj-Saadi)

       

           N’ayant pas eu l’occasion de prendre des photos souvenir au maquis, celle-ci à été prise en 2013 à Mamar (Draa el Mizan), lors des retrouvailles à l’occasion du recueillement sur la tombe du chahid Ali Benour dit Si Ali Mouh N’Ali, commendant, membre du comité de la Wilaya III          

          Notre première étape fut Ait Ouabane que je découvris pour la première fois. Village situé entre deux falaises en plein centre du massif du Djurdjura, localité choisie par le colonel Amirouche pour y installer le premier PC de la wilaya III. Nous y avons séjournés pendant trois jours. Nous rencontrâmes plusieurs unités de l’ALN. C’était le bataillon de si Salah el Mouhli que nous pûmes voir au complet pour une fois. Ses djounoud étaient bien habillés et disposant de véritables armes de guerre.

          Il nous fallait attendre le quatrième jour pour qu’arrive l’agent de liaison et continuer notre chemin. J’avais le privilège de partager avec si Acène le trajet jusqu’à Sidi Ali Bounab. Le parcours s’avérera long et plein de dangers. Comme armes, nous possédions chacun un pistolet automatique. Nous étions très jeunes et la méconnaissance du terrain ne nous facilitait pas la tache. Sur notre itinéraire, ou nous devions traversés deux régions et plusieurs secteurs, nous  fumes accompagnés par un agent de liaison connaisseur du terrain. A chaque fois que nous sortions d’un secteur, notre accompagnateur rejoint son PC et la relève était assurée par un autre agent de liaison et ce jusqu’à notre arrivée aux secteurs d’affectation.

           Nous marchions pendant le jour sur les hauteurs du Djurdjura déclarée déjà zone interdite. Pour notre première étape, nous fumes surpris par deux jaguars, avions de chasse ennemies, qui nous ont mitraillés et déversés sur nous un déluge de roquettes. Pour nous protéger des projectiles, nous nous abritions sous de grandes roches. Le bombardement ayant duré deux heures environ, nous étions sortis indemnes. Nous reprîmes notre chemin et nous étions arrivés à Tahachat, à la tombée de la nuit. Là, c’était la boite du secteur II (Ouacifs), lieu ou s’échangeait le courrier entre les agents de liaison. Nous y trouvâmes Antitène Youcef, dit Si Youcef Arvah (photo ci dessous),  notre agent de liaison prêt à prendre la route avec nous pour le secteur III (Boghni), qui constitue notre prochaine étape en passant par Kouriet.

 

                           (Antitène Youcef, dit Si Youcef Arvah, Chef de secteur II, vers l’année 1961)

         

              Si Youcef Arvah, sergent-chef L/R au secteur II, je l’ais revu une deuxième fois, après la perte du chahid Si Rah Nia, chef de région et ce, au moment où je devais rejoindre ma nouvelle affectation au secteur III, au début de 1960.

              Après avoir dînés au refuge, nous reprîmes la route en compagnie d’un autre agent de liaison. Nous marchions pendant la nuit seulement, car dans ce secteur, la présence de plusieurs camps ennemis rapprochés l’un de l’autre gênait considérablement nos déplacements durant le jour. Nous passâmes à coté de la ville des Ouadias. On nous fit comprendre que nous sommes sur le territoire du secteur III. Sur notre route vers la boite de ce secteur, nous traversâmes une vaste vallée d’oliviers, lieu dit : Tiniri, à partir de laquelle nous aperçûmes les lumières de la ville de Boghni. Nous avions à peine fait une heure de marche que nous arrivions au village d’Ighzer N’Echvel, à l’aube où nous devrions prendre notre petit déjeuner avant de nous rendre à Tala Guilef ou se trouve implantée la boite du secteur.

   Tala Guilef, c’est aussi le massif du Djurdjura. Nous y étions arrivés au levé du jour. Epuisés de fatigue, nous nous reposâmes pendant toute la journée, dans l’attente de l’arrivée de l’agent de liaison du secteur IV de Draa el Mizan, région II. Ce n’est que le lendemain, à la tombée de la nuit, que nous avions pris la route pour le secteur IV.

              Pour cet itinéraire également, la marche pendant la nuit était recommandée. Car une  vaste plaine céréalière appelée « azaghar », nous séparait de la foret de Boumahni, notre première étape dans ce secteur. Cette vaste  montagne recouverte de chêne-liège et de maquis s’étant de la ville de Boghni jusqu’à Ait  Yahia-Moussa qu’on appelait également Iflissen (à ne pas confondre avec Iflissen maritime, supposé être leur cousins). Ce douar au relief accidenté et recouvert d’une dense végétation faite d’oliviers et de maquis, qui a vu naître Krim Belkacem  et que l’on appelait « la base »,  abritait le PC de la zone IV. Nous y avions rencontrés Si Hamed N’Saïd N’Amar, chef de secteur.

             Il ya lieu de souligner qu’on appelait ce secteur, ainsi « La Base », d’abord pour l’adhésion totale et sincère de sa population à la révolution, ensuite pour son importance du point de vue géographique et son relief accidenté, offrant la sécurité aux moudjahidin venant de tous les coins de la zone IV et accueillant ceux de la zone III limitrophe, à l’occasion de leur repli en cas de pression de l’ennemi sur eux.

            Le premier séjour dans le secteur IV nous l’avons passé à Tizra Aissa (Ath Yahia Moussa).  A la tombée de la nuit nous marchions vers la boite implantée à Iallalen. A notre arrivée, nous constatâmes amèrement que la fameuse boite  n’existait plus. Elle avait changée de lieu depuis déjà deux jours en raison d’un accrochage avec l’ennemi. Les villageois nous ont prévenus de la présence des soldats ennemis dans les parages tout en nous recommandant la prudence. Nous nous  sommes retirés sur la pointe des pieds pour aller vers le village d’Iighil el Vir où nous avions faillis tombés dans une embuscade tendue par l’ennemi, si ce n’était la vigilance de l’agent de liaison. Ayant pris conscience de la présence ennemie dans l’espace qui nous entourait à Ait Yahia-Moussa, nous rebroussâmes chemin vers la foret de Boumahni. Un refuge était mis en place dans cette même foret sur les ruines du village Qentidja complètement rasé par l’ennemi lors d’un précédant bombardement

            Nous y avions rencontrés quelques moudjahidin, eux-mêmes s’étant repliés après l’accrochage survenu la veille à Oud Ksari. Ils nous apprenaient qu’il s’agissait d’une opération de grande envergure entreprise par les forces ennemies. En effet, selon eux, de violents combats s’étaient déroulés dans ce secteur entre une compagnie de l’ALN et les soldats français venu en renfort. Des pertes considérables en hommes étaient enregistrées de part et d’autre. L’ennemi s’étant rendu compte de la qualité des armes automatiques de nos djounoud et de leur résistance farouche face à ce dernier, avait fait appel à d’autres renforts. En effet, le lendemain matin nous nous retrouvâmes encerclés dans la foret de Boumahni car nous faisions partis du périmètre touché par cette opération de grande envergure.

            Dés les premières heures de la matinée nous fumes à notre tour, accrochés avec l’ennemi. C’était un véritable enfer. On entendait des tires de toutes sortes d’armes qui retentissaient des crêtes qui nous entouraient. Des obus explosaient non loin de nous. Les soldats français ne pouvant s’enfoncer plus loin, c’était au tour de l’aviation d’intervenir. D’abord quatre avions de chasse de type « jaguar » mitraillaient à la 12/7 et lançaient des roquettes. Puis deux bombardiers « B26 » larguaient des fûts de napalm. A ma connaissance, ce fut pour la première fois que l’ennemi avait fait usage de napalm dans la région.

            Tous les villages du secteur furent encerclés ; mais nous devrions quand même sortir à tous prix de cet enfer et continuer le reste du chemin qui demeure encore long pour rejoindre nos secteurs d’affectation.

            A la tombée de la nuit, nous nous sommes séparés par petits groupes pour pouvoir nous retirer de l’encerclement sans accrocher l’ennemi. Sous les lumières des fusées éclairantes lancées par les soldats Français, nous essayâmes de nous replier pour sortir de la zone du ratissage. Avançant sûrement mais avec beaucoup de prudence, notre groupe arriva à percer la boucle de l’ennemi au terme d’un accrochage qui à coûté la vie à un compagnon d’armes.

            Au levé du jour, nous nous retrouvâmes cachés sous un buisson après avoir échappés de justesse à cette opération, en attendant la nuit pour reprendre la route. Maintenant que nous nous sentions un peu en sécurité, nous devrions assouvir notre faim mais, hélas !, les provisions étaient épuisées.

            Il est arrivé le moment de nous séparer de l’agent de liaison pour que chacun reprenne son chemin. Celui-ci  devant retourner dans son secteur d’origine, n’ayant pas pu rencontrés la liaison concerné du secteur d’accueil, suite à des journées de braises que nous venions de vivre dans cette région, il était forcé de continuer la route avec nous jusqu’à la prochaine boite du secteur.

            Avant de reprendre la route, cet agent de liaison nous a prévenus que si par malchance, il arriverait que nous nous séparions en cas d’accrochage avec l’ennemi, il nous appartenait de nous renseigner sur le lieu d’implantation de la boite du secteur. Ce conseil était d’une importance pour nous qui ne connaissions ni le terrain ni les populations de la région. Il a ajouté que notre prochaine étape sera Sidi Ali Bounab.

            En cours de route et toute la nuit durant, nous nous faufilâmes entre les troupes ennemies, embusquées dans l’intention d’intercepter des moudjahidin. Nous marchions, en conséquence sur la pointe des pieds car, un moindre bruit pouvait attirer sur nous, l’attention de l’ennemi.

            Dés l’aube, nous voila arrivés à Ait Chelmoune. Ce village dont il ne restait que le nom, était en ruines après avoir été bombarder par l’aviation ennemie, il y a déjà plusieurs mois. Situé au pied de la foret de Sidi Ali Bounab, ces ruines abritaient la boite et le refuge  du secteur III de la région II, où  nous avions rencontrés Si Mouh N’Chaaban, chef de secteur et Si Ali Hamou, chef de région. Néanmoins, ce refuge situé dans cette vaste zone interdite, était différant des autres en ce sens qu’ici, les repas (galettes et couscous) étaient préparés par les moudjahidine eux-mêmes. Nous avions mangés ce jour là une galette sans sel, faute de disponibilité de cette matière. Cependant, nous nous étions régalés avec de baux fruits. Ce refuge se trouvait à proximité des vergers appartenant aux colons de Mirabeau « Draa-Ben-Kheda ». Il regorgeait de fruits et légumes de toutes sortes et il y avait de quoi bien nourrir les moudjahidine du secteur. Après les difficiles moments de ses derniers jours, nous nous installâmes au cœur de sidi Ali  Bounab, cette vaste foret inaccessible aux troupes ennemies.

            Nous parvenions à rencontrer l’agent de liaison qui nous conduira à la région III. Ce n’est qu’à ce moment là que l’agent qui nous a accompagné à partir de la région I et subis avec nous les affres du parcours, pouvait rebrousser chemin vers son secteur d’origine, mais nous l’avons retenu pendant quelques jours à l’effet de se reposer et en attendant que l’orage soit passé à la région II.

            Nous autres aussi, qui devrions continuer notre chemin, avons besoin de repos suite à ce que nous avons endurés en cours de route.  Notre séjour à Sidi Ali Bounab nous inspirait confiance et nous offrait la sécurité et ce, malgré les sons assourdissants des bombardiers qui larguaient des bombes  intempestivement sur la foret et parfois au-dessus de nos têtes. Nous mangions à notre faim et dormions paisiblement.

            Après quelques jours de repos, j’ai dû me séparer de mon compagnon Si Ahcen, lui qui se retrouvait désormais dans son secteur d’affectation. Cette séparation était difficile pour nous qui avions partagés les peines ainsi que les dangers tout au long de ce voyage. Le destin a voulu qu’il soit fait prisonnier lors d’un accrochage avec l’ennemi et  nous nous ne sommes retrouvés enfin, qu’après le cessez-le-feu. Quand à moi, j’ais continué mon chemin avec l’agent de liaison de ce secteur, en direction de Bordj Ménail.

            Nos déplacements continuaient à se faire pendant la nuit uniquement, étant donné que ce territoire, à l’instar d’autres régions, est déclaré zone interdite par l’ennemi. Nous  arrivâmes à Timezrit, une forêt au relief accidenté et situé sur les hauteurs de Bordj-Ménail (secteur I, région III), secteur de mon affectation. Le lendemain, nous étions à la recherche du chef de secteur que nous avions rencontré au village d’Ighoumrassen.

 

2) MA RENCONTRE AVEC LE CHEF DE SECTEUR :

        

          Il s’appelait si Omar Touil, « de son vrai nom, Gribissa Omar » (voir photo ci-dessous). On lui attribuait ce surnom du fait que sa taille dépassait les deux mètres. Je me suis présenté à ce grand monsieur qui me souhaita la bien venue avec un grand sourire et m’installa tout de suite après, dans mes fonctions. Il m’avait remis un sac à dos plain de paperasse dans lequel était rangée une machine à écrire portative. Notre PC était ambulant, vu les conditions difficiles dans lesquelles nous évoluons. Cependant, il a été remarqué qu’à ce moment précis, ce secteur vivait dans une relative accalmie. Nous nous  réfugions et mangions à notre faim dans des maisons en toute sécurité, mais avec la vigilance que requiert la situation du moment.

 

                           (Gribissa Omar, dit Si Omar Touil chef de secteur de Bordj Mèail (1958)

          

             J’étais donc au secteur de Bordj Ménail ou j’arrivais en ce début de l’année 1959. Cependant, à quelques jours seulement après mon installation dans ce secteur, deux faits ont attirés mon attention et se distinguaient des autres régions que j’avais l’occasion de connaître, à savoir :

            a)- Les opérations de ratissage de grande envergure de l’ennemi ne se faisaient pas trop souvent.

            b)-lorsqu’un mouvement de troupes ennemies est signalé, l’ensemble des populations déserte leurs maisons et villages et prennent la fuite à travers chants avec leurs animaux en se mêlant aux moudjahidine, lorsque ses derniers étaient présents au village. Avec un courage exemplaire, ces villageois préféraient tombés sous les bales ennemies que de subir ses atrocités.

             C’était ainsi, qu’au cours d’un ratissage effectué par l’ennemi dans le même secteur, je fus témoin d’une scène sans précédant. En effet, du fait de l’envergure de l’opération, des groupes de moudjahidine avaient accrochés les soldats français dans différents endroits. Pendant ce temps là, les populations prises de panique, fuyaient à gauche et à droite avec leurs animaux. Ce jour là, nous étions, moi et Si Omar Touil, chef de secteur, au village Ighoumrassen avec Si Saïd, chef de front. Nous étions assez loin de l’endroit où avait lieu l’accrochage. Cependant, par mesure de précaution, nous nous décidâmes de nous replier vers la foret de Timezrit. Au moment où nous nous apprêtions à sortir du village, nous avions essayés vainement, de convaincre la population à rester chez elle. Tout au long de notre parcours, nous avions rencontrés des citoyens fuir dans tous les sens, avec leurs animaux,  les femmes portant leurs bébés à dos.

             L’ennemi ayant subi des pertes en hommes, avait appuyé ses forces terrestres par l’aviation venue en renfort. Les bombardements aériens n’épargnaient pas les civils innocents pourtant reconnaissables par des femmes et leurs enfants. J’ai vu ce jour là des animaux en fuite à la recherche d’un abri, dés qu’ils entendaient les vrombissements assourdissants des avions qui tournaient au dessus de nos têtes, en mitraillant et en larguant des obus sur nous qui étions mêlés aux femmes, aux enfants et aux animaux. J’ai également vu des femmes courir dans tous les sens portant à dos, leurs bébés. Tout comme j’ai vu une chèvre se coller au tronc d’un olivier de peur des bombes de l’ennemi.   

              Quelques semaines plus tard, Si Omar Touil, chef de secteur, procéda à la préparation d’une action de sabotage contre des terres agricoles des colons, à réaliser par les moussebiline et des civils. Les surfaces cultivées visées étaient celles arrivées à maturation, dont les dépenses d’exploitation étaient très élevées a ce stade. Avant de passer à l’action, il fut rassemblé les moussebiline et quelques membres du secteur ainsi que des citoyens choisis parmi les volontaires des villages avoisinants, pour arrêter en commun un plan d’exécution.

               Le jour -J-, à la tombée de la nuit, nous fumes répartis en deux groupes : les moussebiline et d’autres djounoud armés assuraient la garde  pour guetter tous mouvements de l’ennemi et de l’accrocher le cas échéant, afin de permettre aux hommes  qui s’affairaient au sabotage, de se retirer en toute sécurité. Ces derniers, encadrés par quelques moussebiline, étaient armés de faucilles, de haches, de pioches et de tous autres instruments de coupe que nécessite cette opération. Ce vignoble bordant la RN Alger – Tizi-Ouzou, dont la maturation était assez avancée, fut complètement  saccagé,  les pieds de vigne étant coupés à l’aide de faucilles. Avant de déguerpir, nous avions marqués le passage dans la ferme voisine de Bastos. De grands hangars dans lesquels se trouvaient suspendus pour séchage, des tonnes de feuilles de tabac, furent  brûlés et le produit complètement ravagé par le feu. Une fois la mission accomplie, nous nous repliâmes vers la foret de Timezrit, dans l’éventualité d’une poursuite de l’ennemi.

               En effet, le lendemain, l’ennemi avait déclenché une vaste opération de ratissage qui avait d’ailleurs touchée même Timezrit, pourtant distante de plusieurs dizaines de kilomètres du lieu du sabotage. Cependant, à partir de cet endroit proche de la foret de Sidi-Ali-Bounab, il nous était possible de sortir de l’encerclement sans dégâts. Ce qui fut fait, d’ailleurs.             

Contraints donc de nous retirer vers la foret de Sidi Ali Bounab, dans la région II voisine, nous y rencontrâmes l’aspirant Si Ali Rabah, membre régional. Seulement voila, nous avions à peine échappés à un accrochage, que nous nous retrouvions au centre d’une autre action de sabotage de moindre envergure cette fois-ci, mais préparée par Si Ali Rabah à l’effet de réapprovisionner le refuge, en fruits et légumes disponibles en abondance en cette fin de l’été.

              Jeune et engagé, j’avais décidé d’y participer. Munis de grands sacs en jute, nous étions un petit groupe dirigé par Si Ali Rabah. L’endroit visé était un verger planté de plusieurs légumes et de melon, situé à proximité de la ville de Draa-Ben-Khédda, ex-Mirabeau. Après avoir remplis nos sacs en fruits et légumes,  nous procédâmes au piétinement de ce qui en restait. Sans tardez, car notre principal objectif étant de remplir les sacs de fruits et légumes, nous nous sommes repliés avec le butin porté sur nos dos. Arrivés aux abords de la RN Tizi-Ouzou - Alger et à proximité du pont de Draa ben Khédda par-dessous lequel nous devrions passer pour rejoindre Sidi Ali Bounab, nous fumes surpris par un déluge de feu tiré par l’ennemi embusqué. Nous avions tirés quelques coups de feu, puis nous nous sommes dispersés en désordre. Nous ne pouvions pas résister à la puissance de feu de l’ennemi, vu la mauvaise qualité des armes dont nous disposions et le manque de munitions.

             Sans doute que nous avions attirés l’attention de l’ennemi en faisant du bruit au moment du sabotage du verger se situant sur la route de nationale et à proximité de la ville de Draa ben Khédda. Nous étions donc coincés entre cette ville, la route nationale et l’oued Djemaa ; tous ses endroits stratégiques étaient fortement surveillés par les soldats français. Certains d’entre nous ont quand même réussi à franchir les feux croisés de l’ennemi.

              Je me  retrouvais avec Si Ali Rabah qui était armé d’une mitraillette Beretta cache flammes, d’origine italienne. Il faisait presque jour, nous n’avons pas d’autres solutions que de  se camouflet dans ce marécage bien fournit en roseaux, bordant les deux rives de l’oued Djemaa, dans la périphérie de Draa Ben Khédda. Nous y étions restés à plat ventre durant toute la journée ; pendant que les soldats ennemis en ratissage, fouillaient minutieusement ce petit marécage. Avant de se retirer vers 16 heures, ces derniers, non convaincus d’avoir nettoyé ce marécage, y  ont mis le feu sur plusieurs endroits, tout en gardant les chars embusqués sur le pont de l’Oued  Djemaa.

              Par cette chaleur suffocante de l’été, l’incendie aidant, nous étions contraints de nous découvrir pour échapper au feu et ce, malgré la présence des chars. Nous traversâmes la route nationale en se faufilant en dessous du pont et entre deux chars, tout en tirant au juger sur l’ennemi. En un clin d’œil, nous voilà sur une colline recouverte d’oliviers sous le feu nourrit des mitrailleuses tiré par les chars. Nous nous retirâmes sains et saufs en direction de Sidi Ali Bounab.

 

 3) L’OPERATION JUMELLE :

         

            Je rejoignis Si Omar Touil avec qui j’ai repris la route le lendemain, pour notre secteur à Bordj Menail, notre premier point d’attache était Ain Sekhouna. Quelques jours seulement après, nous constatâmes l’arrivée des renforts de soldats ennemis. Des convois de camions ne cessaient d’affluer vers notre secteur. L’un derrière l’autre, sans discontinuité et durant plusieurs jours, ces renforts s’installaient dans les villes et les compagnes. Les principales localités occupées  étaient : Timezrit, les Issers, Bordj Menail ainsi que la ferme bastos. Tous ces renforts, une fois leurs PC installés dans les localités rappelées ci-dessus, faisaient mouvements sur les compagnes. Ils occupaient tous les villages, les crêtes ainsi que les forets, sans exception.

           Angoissés que nous étions, nous pensions qu’il s’agissait d’une opération de ratissage comme toutes les précédentes. Cependant, il s’était passé plus de deux semaines sans que l’ennemi ne se retire. Pendant tout ce temps là, les soldats ennemis étaient simplement postés et ne bougeaient plus. Ils ne faisaient qu’observer les mouvements des populations. Ces dernières n’étant pas inquiétées, vaquaient normalement à leurs travaux champêtres et/ou leurs occupations habituelles, sans qu’elles ne soient empêchées par les soldats ennemis.

            Quand à nous, il nous était très difficile de renouer les contactes avec les villages, étant donné que ces derniers étaient sous occupation ennemie. En dépit de tout cela, nous avions réussis à rétablir les contactes, tant avec les responsables des villages qu’avec le reste des moudjahidine activant dans le secteur et ce, grâce à la mobilisation des villageois.

             Cette occupation inhabituelle du territoire de notre secteur, commençait à nous inquiéter bien que l’ennemi ne cherchait pas à nous intercepter. Selon des informations qui nous parvenaient, les soldats ne faisaient que guetter à l’aide de jumelles, d’où cette appellation de  « OPERATION JUMELLE », me semble-t-il, toute la journée durant, sans adresser la parole à personne. D’autres informations qui nous parvenaient de plusieurs sources et de différents endroits, ont révélés que les militaires français ont observés, à l’aide de jumelles, les déplacements des moudjahidine sans tirer sur eux. Pour compléter la surveillance assurée par des soldats, un avion piper cube, appelé aussi mouchard, survolait régulièrement les villages, les champs ainsi que les forets.      

            Des agents de liaison venus des secteurs II, III, et IV nous ont signalés l’occupation de leurs secteurs respectifs par une forte présence ennemie tout en ayant le même comportement que chez nous. Le même scénario a été remarqué par l’agent de liaison de la région II, parvenu à nous rejoindre sans aucun problème. Dans des circonstances moins complexes que celles-ci, nous avions toujours évité d’accrocher l’ennemi. C’était donc une situation assez difficile, aussi nous venions de  recevoir des instructions de la hiérarchie de ne pas trop bouger et la vigilance était de rigueur.

            Des renforts successifs continuaient d’être déployés dans toute la Kabylie. Tout en occupant des points stratégiques, ils procédaient à l'évacuation de plusieurs villages pour en créer des centres de regroupements dans lesquels ils installaient leurs campements pour rendre le contrôle des populations plus facile. L'ennemi à occupé des forets qu'il n'a pas osées pénétrées au paravent. A l‘exception des centres de regroupements, l’ensemble du territoire de la Kabylie est décrété zone interdite. Selon nos informations, l'ennemi à déployé dans cette opération de grande envergure, plus 500 000 soldats, tous corps confondus, appuyés par de gros moyens matériels modernes - Aviation : (bombardiers (B26-B29), chasseurs (jaguars-Mistrals), piper-cubs (avions de reconnaissance, dit Mouchard), hélicoptères de types différents, dont des Sikorski, etc. - Terrestres : (chars, blindés, camions de transport de troupe et autres engins du génie pour l'ouverture de routes sur les montagnes difficiles d’axés). Il faut noter que cette démonstration de forces, dont celles de l'OTAN, est de nature à remonter le moral de leurs troupes.

             Au milieu de ce branlebas de combat, le colonel Bigeard à déclaré devant ses hommes de troupe, je cite : «Nous défendons la liberté de l’Occident et nous sommes ici des ambassadeurs des croisés », fin de citation (propos tirés d’une vidéo qui émanerait des services de la propagande de l’armée Française). Cette déclaration d’un Officier supérieur de l’armée Française, servant sous les ordres directs du célèbre Général Challe, Architect de l’opération jumelle ; ce soldat, l’un de ses subalternes, qui porte sur la poitrine une croix, insigne ostentatoire d’une guerre sainte, nous font rappeler celle des Croisades du moyen âge. (Voir photos ci-dessous)

 

 

           (A droite, le Colonel Bigeard et un de ses soldats portant la croix sur sa poitrine)

          

              Ceci résume l’acharnement des troupes Françaises contre le peuple Algérien. En effet, au terme de plusieurs semaines d’observation, l’ennemi passa à l’offensive. De violents accrochages furent enregistrés de jours comme de nuits dans plusieurs endroits, notamment les forets et  même  certains villages. A partir de ce moment, tous les espaces se situant en dehors des villages ou des zones urbaines, étaient déclarés « zones interdites ».

               Cette offensive c’était accompagné de l’interdiction aux populations de se rendre dans leurs champs et empêchées ainsi de paitre leur bétail ou de pratiquer tous travaux champêtres. Par ailleurs, tous les villages furent regroupés et devenus des centres de concentrations et le couvre-feu décrété. Un camp militaire fut installé dans chaque centre de concentration lui-même clôturé et entouré de fils barbelé. Seul un accès était ouvert pour les entrées et sorties des villageois qui se faisaient sous le contrôle des soldats. Des guérîtes de surveillance furent érigées partout, dans les villages, les forets, d’une manière générale, dans tous les points dominants pour un meilleur contrôle du secteur. En conséquence de quoi, les contactes entre les moudjahidin et ces derniers avec la population n’étaient, non pas difficiles mais périlleux. Nous commençâmes à sentir les effets néfastes de cette opération.

 

              (Photo prise par un soldat Français du nom de Gérard Van Der Linden (SAS de Boumahni)          

          

             Les troupes ennemies s’étant répandues partout et durablement, il ne se passait pas un jour sans affrontements sanglants. Au fil du temps nous enregistrions des pertes considérables. C’est ainsi qu’un jour de l’été 1959, nous étions un groupe de moudjahidine en compagnie de Si Omar Touil, chef de secteur, avions accrochés l’ennemi au lieu dit Tighzert Tassemat, près de Timezrit. Blessé par une bale au niveau du bassin, je ne pouvais pas marcher. Je saignais beaucoup et après avoir passé un bandage autour de ma blessure, mes compagnons m’ayant soutenu par les épaules, nous nous retirâmes prudemment du lieu de l’accrochage en nous séparant par groupes de deux ou trois hommes. Non loin de là, Si Omar Touil et moi, nous nous retrouvâmes dans un cours d’eau sinueux, qui traversait un maquis très dense, dans lequel nous nous camouflâmes jusqu’à la tombée de la nuit, (voir la photo ci-dessous).

            Plongés dans une flaque d’eau, nous passions toute la journée sans bouger. Les soldats français ayant à leurs têtes des harkis, ont fouillés minutieusement autour de nous sans nous découvrir. Nous étions sur notre garde, nous les observions calmement ; car si par malheur nos yeux se croisaient, nous serions contrains d’ouvrir le feu et ce serait alors, la fin de nos jours.

 

        (Photo prise en 1959 par le soldat du contingent, Gérard Van Der Linden, affecté à la SAS de Boumahni).

         

             Même si cette photo à été prise dans la région de Draa el Mizan, il n’en demeure pas moins qu’elle ressemble de très près à l’endroit lointain (région de Bordj Ménail), où s’est déroulée l’événement. Je dois souligner que les paysages et/ou les endroits choisis par ce militaire Français pour ses prises de vue ainsi que les moyens de guerre employés lors des accrochages, sont le fait d’un homme connaissant le terrain et informé des lieux fréquentés par les moudjahidin.     

            A la fin de cette journée cauchemardesque, et une fois que l’ennemi se soit retiré, si Omar pris la décision de nous replier vers la foret de sidi-Ali-Bounab, en région II. La nuit durant, je fus porté par mes compagnons. Tout au long de notre chemin, nous avions sentis l’ennemi autour de nous. Embusqué à plusieurs endroits, sa présence était trahie par la senteur du tabac qui s’était répandue dans l’atmosphère et les  lueurs des piles électriques observées de temps en temps sur certaines crêtes. Ces signes révélateurs, nous suffisaient pour contourner les embuscades ennemies. Timezrit et Sidi-Ali-Bounab, qui étaient jusqu’ici  inaccessibles aux troupes ennemies, venaient bel et bien d’être pénétrées par ses dernières. C’était vraisemblablement les pratiques d’une contre- guérilla.  

           Arrivés à Sidi-Ali-Bounab complètement épuisés du fait de la longue marche ainsi que du manque de sommeil et de nourriture ; on n’a pas  mangés depuis quatre jours. Si Omar, l’enfant de cette localité et descendant du Marabout « Sidi-Ali-Bounab », installé depuis longtemps dans la foret qui porte son nom, avait pu nous procurer quelques provisions de chez la population, et ce malgré le risque dû à la présence ennemie. Nous étions quelque peu soulagés, mais il fallait trouver une infirmerie pour me soigner. Si Omar entrepris en vain, de contacter les responsables du secteur I. La bale était logée profondément dans ma cuisse depuis maintenant quatre jours, elle y restera d’ailleurs jusqu’à aujourd’hui.

          Devant l’impossibilité de rencontrer les moudjahidine de ce secteur, étant donné la situation d’exception que vivait la région, si Omar pris la décision de prendre le chemin de Mizrana. Il essaya d’abord de me relever le moral. D’après lui, c’était le seul endroit ou nous pourrions rencontrer les djounoud. Cette vaste foret s’étendant de Dellys jusqu’à Tigzirt-sur-mer et bordant la mer méditerranée, était à l’instar de sidi-Ali Bounab, inaccessible aux forces ennemies. Nous marchions toute la nuit pour arriver à la foret de Bouberak,             à mi-chemin de Mizrana. Il se trouvait que cet autre foret en bordure de la mer, fut assiégé par l’ennemi. Pendant cette même nuit, lorsque mon regard s’était porté sur la mer, émerveillé par l’étendue que je voyais, je disais à un compagnon, « Oh ! Mon  dieu qu’elle est belle cette plaine ! » Ce dernier me répondit : « non, ce n’est pas une plaine que tu vois, mais c’est la mer méditerranée. C’était pour moi la première fois que je découvris la mer.

           Cette situation imprévisible nous contraignait à nous terrer  dans notre propre fief, toute la journée durant. Nous entamâmes les maigres provisions qui nous restaient. A la tombée de la nuit, nous continuâmes notre chemin en direction de Mizrana. Nous passâmes à proximité de la ville de Rébeval « Baghlia actuellement », avant de franchir une vaste étendue découverte mais parsemée de quelques carrés de figuiers. Arrivés au douar de Béni-Thor et épuisés par la fatigue, il était plus judicieux de faire une pause pendant la journée, car le restant de la nuit ne nous suffisait pas pour rejoindre la foret de Mizrana, vu la distance qui nous séparait de Bouberak. A notre grand étonnement, il n’y avait aucune présence ennemie. Par miracle, nous y avons trouvés un groupe de djounoud venu de Mizrana pour y acheminer du ravitaillement. Une autre bonne surprise nous attendait, c’était celle d’apprendre l’existence d’une infirmerie, à quelques encablures seulement du village. J’avais poussé un souffle de soulagement.

            Nous nous joignîmes à ce groupe avec qui nous ferions la route de Mizrana, et avions mangés à notre faim et bus une bonne tasse de café. On nous a informés que la foret de Mizrana était infestée de soldats ennemis, et que d’autres villages furent également occupés.

           A la tombée de la nuit, nous marchions sur Mizrana. L’infirmerie étant sur notre chemin ; nous y sommes arrivés après avoir fait moins d’un kilomètre. Si Omar avait l’intention de me laisser dans cette infirmerie pour me soigner. Ce que je refusai gentiment. Cette infirmerie qui abritait déjà cinq blessés, avait  été aménagée dans une cache en souterrain, sur une colline recouverte de quelques touffes de buisson épineux, sous lequel on accédait à  cette cache. Par peur d’être pris vivant au cas où l’on venait de la découvrir, je ne pouvais pas y séjourné. En effet, à chaque fois qu’une cache fut découverte, l’ennemi lance à l’intérieur des bombes à gaz pour faire endormir les occupants et les sortir après, vivants, sans la moindre résistance. C’est pourquoi j’avais toujours préféré tomber sous les bales ennemies que d’être pris vivant. Si Omar et les autres  avaient vainement insistés. Ayant cédé à ma résistance, ils ont finis par accepter de me prendre avec eux. Je me dois de reconnaître que si Omar m’à toujours choyé et offert sa protection ; peut-être à cause de mon jeune âge ; je venais de sortir de l’adolescence.

           Pendant ce temps là, l’infirmier Si Ali Ghanem, s’employait à soigner ma blessure.

Il me faisait très mal en introduisant dans le passage de la bale une tige en acier chromé enveloppée d’une bande de gaze imbibée d’éther puis une seconde fois imbibée d’eau oxygénée. Cette pratique appelée la mèche, était de nature à désinfecter la blessure. Mais dans mon cas, l’infirmier avait dit que s’était trop tard, car cela faisait déjà quatre jours depuis que je suis blessé sans le moindre soin. Néanmoins, c’est toujours bon de désinfecter, me disait-il. Par la suite, il vida entièrement un tube de pommade à l’intérieur du trou creusé par la bale. Après çà, il posa des bandes de gaze sur la blessure pour les fixer enfin, à l’aide de sparadrap et il termina les soins en m’injection une dose de pénicilline dans l’autre fesse. J’avais ressentis beaucoup de douleurs en me faisant la fameuse mèche. Pour terminer, il m’avait recommandé de poursuivre les soins à l’infirmerie de Mizrana.

            Ceci fait, nous continuâmes notre chemin, laissant derrière nous  cinq blessés croupir dans l’infirmerie de fortune. Après environ une heure de marche, nous fumes une halte pour passer la journée afin de nous mettre à l’abri du regard ennemi. Nous étions sur une colline rocailleuse, revêtue de buissons et parsemé de quelques oliviers. Vers le bas, un champ de blé entourait cette dernière. On distinguait déjà les premières lueurs du jour. A peine le soleil levé, les paysans commençaient déjà leurs moissons. Après avoir passé plusieurs semaines en enfer, cette journée était au contraire calme et paisible ; nous avions bus et mangés à notre faim.

              Quand à ma blessure, j’avais ressenti un certain soulagement après les premiers soins que j’avais reçus ; je me suis même procuré un pantalon pour changer le mien qui était ensanglanté. Au coucher du soleil, nous reprîmes notre marche, en direction de Mizrana. J’avais repris un peu de mes forces, mais il m’était très difficile de marcher, mes compagnons me portaient sur leurs épaules, de temps en temps.

             Nous arrivâmes enfin, à Mizrana. Là aussi, les troupes ennemies étaient présentes. Elles occupaient de nombreux points dans la foret que nous partagions désormais avec elles. Nous y avons rencontrés plusieurs responsables venus de tous les coins de la zone IV. Chacun rendait compte de la situation de son secteur ou région. On signalait la présence ennemie partout dans les villages, sur les routes, y compris dans les champs.                                                                                               

             Ces responsables racontaient tous le même vécu dans leurs secteurs respectifs ; à savoir que : les soldats ennemis procédèrent à l’évacuation des populations des villages ou ils n’avaient pas installés leur campement et terminent leur agression par le bombardement des villages sans  discernement. 

              Dans la précipitation, les populations ainsi déplacées furent hébergées par les familles des villages voisins. Un élan de solidarité fut observé chez les populations. Malgré leur dénouement, elles partageaient les maigres provisions dont elles disposaient. Ces derniers, à leur tour, furent érigés en centres de concentrations entourés d’une clôture renforcée par du fils barbelé et électrifiée durant la nuit. Seuls deux accès sévèrement gardés du reste, étaient ouverts pour les entrées et sorties des populations (voir photo ci-dessous).

                      Comme le montrent si bien ces photos, dans les centres de regroupements il ne restait que les vieux, les femmes et les enfants. Les hommes valides sont, soit au maquis, en prison ou réfugiés dans des villes pour fuir la répression ennemie.

                Le couvre-feu fut décrété à l’intérieur des villages. Tandis qu’a l’extérieur, tous les champs étaient devenus des zones interdites. Seules les femmes étaient autorisées à sortir pour chercher de l’eau de la fontaine généralement assez lointaine du village. Quant aux hommes, s’il en restait, avaient droit de se rendre au marché ou dans la ville pour leurs besoins domestiques. Cependant, ils ne pouvaient pas sortir d’un pas en dehors du chemin, au risque de recevoir une salve de bales de mitrailleuse 12/7, tirées par des sentinelles ennemies. Néanmoins on pouvait paître les animaux sur un rayon ne dépassant pas un kilomètre. Les fouilles corporelles étaient pratiquées systématiquement par les militaires, sur les populations, à chaque entrée ou sortie du centre de regroupement.

                Aussi, à l’effet de permettre aux soldats ennemis d'accomplir leur mission sans dépenser de gros efforts, le génie militaire continuait d’ouvrir les routes vers les montagnes. Des engins et autres camions de transport de troupe peuvent atteindre des endroits jusque là inaccessibles et avec un temps réduit. Il faut savoir que dans ce contexte, le temps et la rapidité dans l’action sont des éléments déterminants pour les deux camps.

 

              (Les engins du génie militaire ouvrant des pistes dans les montagnes)     

 

            L’ennemi,  même présent partout, le relief accidenté de la région ne lui facilitait pas la tache, malgré qu’il à ouvert plusieurs pistes nouvelles. A cet effet, il à renforcé ses moyens militaires par l’aménagement  des ères d’atterrissage pour hélicoptères dans la plus part des camps installés sur des collines dominantes, aux fins d’interventions rapides, en cas d’accrochage avec les moudjahidin.

            Les deux photos insérées ci après, prises dans la région de Draa el Mizan-Boghni, par un soldat Français du contingent, montrent si bien l’exemple d’un camp militaire ennemi installé sur une colline pour dominer plusieurs centres de regroupement des populations.

 

 

(La photo de droite ci-dessus, représenterait un peloton  de soldats rendant les honneurs un officier supérieur, après sa descente de l’hélicoptère).

           

          La rencontre de Mizrana nous a permis de connaître avec exactitude la situation qui prévalait dans nos secteurs respectifs ; depuis environ un mois. Nous avions également rencontrés des responsables de la zone III avec lesquels nous partagions la foret de Mizrana. Comme nous avions échangés les informations, on s’était rendu compte  que partout prévalait la même situation. A l’arrivée des responsables de la wilaya III, on nous à informé que l’ensemble du territoire de la wilaya fut occupé et que l’ennemi utilisait les mêmes procédés que ceux vécus dans notre zone. On nous à également expliqué qu’il s’agissait d’une opération de grande envergure, jamais connue jusqu’ici et baptisée « opération jumelle » dont la durée était indéterminée. Des pertes considérables furent déplorées tant de notre coté que du coté ennemi.             

          Après l’entrevue qui à durée plusieurs jours, chacun des responsables et chaque groupe ont rejoins leur secteur respectifs. Quand à moi, je devais rester à l’infirmerie de Mizrana pour continuer les soins. C’est aussi, dans ces tristes circonstances que la plupart d’entre nous avions appris la mort du colonel Amirouche, chef de notre wilaya et son remplacement par le colonel si Mohand Ouelhadj. On nous à rapporté également que l’infirmerie de béni Thor, où je devais séjourner pour soigner ma blessure, avait été découverte le lendemain de notre passage dans cette localité. Les cinq blessés qui s’y trouvaient étaient tous fait prisonnier.

          De part la gravité du moment, vu la présence des forces françaises venues en renforts et, nous disaient-on, appuyées par celles de l’OTAN, à travers tout le territoire de la wilaya III ;  les unités « sections et compagnies » furent réduites en petits groupes ne dépassant pas douze djounoud. Cette nouvelle stratégie était de nature à faciliter la mobilité des djounoud et à assurer, sans beaucoup de difficultés, leur prise en charge en matière de nourriture et d’habillement. En effet cette réorganisation avait permis à ces petits groupes appelés alors « commandos » de frapper l’ennemi partout et sans gêne aucune. De même qu’il fut créé des groupes d’acheminement chargés d’assurer l’approvisionnement des maquis en tous produits.

          Si Abdelkader Haniche, visible sur la  photo ci-dessous, agenouillé au 1er rang à gauche, tenant entre ses mains un fusil garant. Il était chef de section dans la compagnie du lieutenant Si Allaoua. Il est un autre survivant de l’opération jumelle et l’un des chanceux qui n’ont pas connus les souffrances des tortionnaires de l’armée Française, car n’a pas été capturé.

 

 Il à bien voulu livrer le témoignage suivant:

           

            Au début de la révolution, j’activais au sein du groupe de mousblin  de mon village, Rezgay (Chemini). En 1957, je fus recruté membre de l’ALN et affecté au PC de la Wilaya III. Depuis cette date jusqu’à la fin de l’année 1959, j’étais à la tête d’un groupe de moudjahidin, au  grade de sergent, chargé de la garde du PC de la Wilaya III, à Akfadou. Après le départ du colonel Amirouche, chef de cette Wilaya, vers la Tunisie, nous avions été destinataires d’un télégramme émanant des responsables FLN de l’extérieur, nous invitant à nous mettre sous l’autorité du commandant Si Mohand Oulhadj, en attendant le retour du commandant Abderrahmane Mira, de Tunisie. 

            En 1960, j’ai rejoins  la compagnie de la région IV, zone II, en qualité de chef de section.  Cette compagnie était dirigée par le lieutenant Si Allaoua, son adjoint étant  l’aspirant Si Zane Boualam.  Après l’éclatement de notre compagnie en groupes  décidé par le colonel Si Mohand Oulhadj, les effets de l’opération jumelle aidant, j’ai été affecté en qualité d’adjudant chargé des relations avec les populations, au secteur III de la région III - zone II. Le chef de cette région était Si Zane Boualam, secondé par l’aspirant Si Djoudi Atoumi.

            L’ennemi à lui aussi changé de tactique, le rouleau compresseur de l’opération jumelle continu son chemin et en plus des avions de chasse ou de reconnaissance, ce dernier organisait des opérations héliportées. Au cours de certaines opérations, il se servait des hélicoptères pour le transport de soldats, en les déposant sur des crêtes leur permettant de dominer le terrain, y compris le parachutage de soldats par des avions gros porteurs, (voir photos ci-dessous).

 

 

   (1- Hélicoptère faisant descendre des soldats)      (2- Des soldats montent sur l’hélicoptère)

       

            Ces engins volants transportant une section de soldats, faisaient plusieurs rotations d’embarquement et de débarquement, d’une crête à une autre, pour neutraliser, tuer ou capturer les moudjahidin vulnérables, compte tenu des gros moyens utilisés par l’ennemi. Lorsqu’il s’agissait d’opérations héliportées ou de parachutage par des avions gros porteurs, des camions GMC sillonnaient les routes pour accueillir les soldats descendus des montagnes, ce qui contribuait au repos de ces derniers.

            Parfois et sous la pression de l’ennemi, un accrochage avait lieu tout prés d’un village et ce, tout à fait en dehors de la volonté des moudjahidin, afin d’éviter des massacres aux civiles. Dans de pareilles circonstances, l’ennemi s’est toujours vengé des villageois. C’est ainsi qu’intervenaient des avions de chasse « jaguars », pour arroser les moudjahidin à l’aide de mitrailleuse 12/7, suivis de frapes à l’aide de roquettes. Le village concerné subit le même sort, et sera bombarder sans avertir ses habitants, (voire photos ci-dessous).

 

 

       (1- Avion de chasse (Jaguar) en action de bombardement)    (2- village bombardé en feu)

         

           Aussi, dans des cimes rocheux et difficiles d’axés, il existait des grottes qui servaient de refuges au moudjahidin. En cas de découverte de l’une d‘elles, l’ennemi procède à son  bombardée à l’aide d’un bazooka  armé d’obus à gaz chimique asphyxiant, comme le montrent les deux photos ci-dessous.

 

 

(1- Soldat tirant sur une grotte à l’aide de bazooka) (2-Brouillard de poussière et de gazes sortant de la grotte, après le bombardement).                                                        

          

            Quelques instants après le bombardement, d’autres soldats vêtus d’un équipement spécial pour la circonstance et portant des masques à gaz, iront capturer vivants, les moudjahidin se trouvant alors dans un état de dormance et ne pouvaient pas se défendre. Immédiatement après leur réveille et avant de les soumettre à un sévère interrogatoire, les services de l’information de l’ennemi les filmaient et les présentaient à la population comme étant des rendus. Tout comme ils intensifient leur propagande en passant leurs images à la télévision et les photos affichées en premières pages sur les journaux du lendemain.

 

 

    (1- Soldats vêtus de masques à gaz pour rentrer dans la grotte et capturer les moudjahidin endormis du fait des gaz). 

    (2- Autres soldats suivent pour récupérer les Moudjahidin vivants, faits prisonniers).     

       

            La vie à Mizrana, malgré sa vastitude et la densité de sa foret, n’était pas vraiment un havre de sécurité, du fait que l’ennemi y avait pris tous les points stratégiques. Un déluge de feu s’abattait fréquemment sur la foret et tiré, soit par des postes avancés avec des obus de différents calibres, soit par des navires de guerre présents en mer méditerranée ayant pris position face à la foret, soit par des avions bombardiers de type B 26 larguant des fûts de napalm et/ou des obus. Parfois, les trois armées réunies et en coordination, à savoir l’infanterie, l’aviation ainsi que la marine, crachaient sur nous, par intermittence, leurs projectiles meurtriers. Certains points d’eau ayant été découverts par l’ennemi, furent piégés à l’aide de mines anti-personnelles ou bien embusqués par des soldats. Plusieurs djounoud furent pris dans ce piège. Cette situation inédite nous à contrant à surveiller en permanence, les points d’eau non découverts jusqu’ici.

            Au début de l’opération « jumelle », la vie des algériens était très dure tant au maquis qu’au sein des villes, villages et autres centres de regroupement des populations. Les contacts étaient très difficiles à rétablir tant entre les moudjahidine eux même, qu’avec les populations. L’ennemi embusqué partout, de jour comme de nuit, rendait périlleux tout déplacement des djounoud. Cette situation entraine inévitablement des accrochages avec l’ennemi. Après le désengagement, les morts et les blessés du coté ennemi étaient évacués en secret  par hélicoptère, avant de rassembler la population pour lui montrer les cadavres des moudjahidin que les soldats exposaient au sol et les identifier éventuellement. Ceci est une autre forme de propagande pour jouer sur leur morale.

 

 

              Des renforts jamais intervenus avant, furent déployés dans toute la Kabylie. Tout en occupant des points stratégiques, ils procédaient à l'évacuation de plusieurs villages pour en créer des centres de regroupements dans lesquels ils installèrent leurs campements pour rendre le contrôle des populations plus facile. L'ennemi à occupé des forets qu'il n'a pas osées pénétrées au par avant. Selon nos informations, celui-ci à déployé dans cette opération de grande envergure, plus 500 000 soldats, tous corps confondus, appuyés par de gros moyens matériels modernes, 1 – aériens : (-aviation- bombardiers, chasseurs, piper-cub, hélicoptère), 2 - terrestres : (chars, blindés, batteries de canons de 120 m/m, de grands camions type GMC de transport de troupe),  3 – (autres engins du génie militaire pour l'ouverture de routes afin de pouvoir pénétrer les montagnes difficiles d’axés). Il faut noter que cette démonstration de force est de nature à remonter  le moral de leurs troupes. Aussi, la venue à Tizi-Ouzou du Général De Gaulle, en mars 1960, va dans le même sens, (voir photos ci après).

              (1- Hélicoptère pour transporter soldats ennemis blessés ou tués)

              (2- Rassemblement forcé de la population, pour identifier les moudjahidin tués)

 

 

               (De Gaulle, faisant une déclaration sur le perron de la marie de Tizi-Ouzou, en 1960)

      

              S’adressant aux populations de la Kabylie, le Général De Gaulle avait dit entre autre,

 je cite : « heureux de se trouver à Tizi-Ouzou. Après tant d’épreuves, il est nécessaire que l’Algérie retrouve la paix, pour y parvenir, je ferais de tout ce qui est de mon pouvoir de faire et que le jour viendra où les mains se serreront et où l’on pourra en fin, sur cette terre, la paix retrouvée, construire l’Algérie nouvelle, qui appartiendra aux Algériens, aux diverses communautés qui composent ce pays et en particulier à la communauté Kabyle. C’est vous, les Algériens qui allaient avoir à prendre les responsabilités des affaires de l’Algérie. La France est résolue à vous y aider, à vous apporter fraternellement son appui et son concours dans la grande œuvre de développement qui est à la veille de commencer pour votre pays tout entier. Vive la Kabylie, vive l’Algérie, vive la France », fin de citation.      

              Etait-ce la paix des braves ? ou une déclaration tendancieuse, enrobée de belles paroles et dites dans un cotexte de feu et de sang, qui ont fait dire à une certaine jeunesse de notre pays, aujourd’hui indépendant, que cette même indépendance nous à été donnée par ce même général De Gaulle ?, faignant d’oublier tous les sacrifices du peuple Algérien.

              Il y à lieu de préciser enfin, que les photos insérées ci-dessus illustrent bien les péripéties de l‘opération jumelle. Par ailleurs, certains faits qu’elles rapportent, étaient vécus par moi personnellement, dans des circonstances différentes ; à savoir : soit que je me trouvais dans le périmètre des opérations, soit que j’étais en dehors de ce périmètre, mais non loin de moi, les combats se déroulant sous mes yeux, à l’exemple de l’accrochage d’Ath Voughardhan, comme décrit dans les pages qui vont suivre.

               La rareté des denrées alimentaires se faisait cruellement sentir. Très souvent, les groupes d’acheminement chargés d’approvisionner les maquis, tombent dans des embuscades tendues par l’ennemi dans la périphérie des agglomérations. Plusieurs jours durant, il arrivait que notre nourriture se limitait à seulement, quelques fruits « figues fraîches, chelmoun ou assisnou » cueillis dans la foret, que nous partagions avec des singes.  Un jour d’ailleurs, dans un champs de figuiers se trouvant à proximité du village de Béni- Slyem, non loin de la foret de Mizrana, nous étions surpris par des singes au moment où nous nous apprêtions à cueillir des figues fraîches, Ces derniers nous ont jetés des pierres pour nous repousser, mais après avoir ripostés, nous avions quand même réussi à partager quelques fruits avec eux.

               D’autres parts, les centres de regroupement des populations devenus presque  impénétrables du fait  d’une surveillance accrue, des groupes commandos étaient contraints de tendre des embuscades aux convois militaires de ravitaillement, pour approvisionner les maquis. De nombreuses actions de ce genre avaient d’ailleurs été réalisées avec succès. L’ennemi ayant ressenti la douleur de ces embuscades, accompagnait les convois de ravitaillement par une escorte composée de plusieurs camions de type GMC, transportant un nombre considérable de soldats et d’engins blindés ; parfois survolées par des avions de chasse du type jaguar (dite jaune, pour sa couleur).

 

                                  (A gauche, Si Ali Ghanem, infirmier au centre Si Ali N’Ahmed)

        

            Je continuais donc mes soins, prodigués par l’infirmier du secteur, Si Ali Ghanem dans l’infirmerie de Mizrana. Au bout d’un mois environ, ma blessure fut cicatrisée, la balle logeant à jamais dans ma chère, au niveau du bassin et que je porte d’ailleurs a ce jour, en 2015.

            Je dois préciser que les faits rapportés ici et qui concerne précisément, l’opération jumelle, étaient vécus par moi même dans des circonstances différentes ; soit engagé directement dans certaines opérations, soit en tant que témoin oculaire, pour celles se déroulant loin de moi, mais sous mes yeux.

 

  

 

4) MA REAFFECTATION APRES GUERISON :

          

           Prés à reprendre mes activités, je fus d’abord affecté provisoirement dans le groupe d’acheminement. Je dois signaler que les moudjahidin se trouvant dans mon cas, étaient versés au groupe d’acheminement en attendant leur réaffectation. 

           Maintenant que nous nous sommes habitués aux effets de l’opération jumelle, nous reprîmes  nos activités avec une stratégie adaptée à la nouvelle situation. Notre groupe commandos avait réalisé de nombreuses actions militaires contre l’ennemi. Pour en citer quelques  unes .

           Un jour de l’année 1959, dans le seul but de venger  la mort du commandant Si Ali Moh n’Ali «  Benour Ali », membre de la Wilaya III, notre groupe commandos avais tendu une embuscade à deux jeeps ennemies ayant à leur bords des officiers et un couple d’enseignants civils (mari et femme). Ses derniers se rendaient  habituellement du camp militaire de la ferme Mimi, située sur la corniche, aux abords  de la foret de Bouberrak, en direction de cap Djinet. Cette embuscade s’était soldée par la mort des soldats ennemis et de l’enseignant ainsi que la capture de sa femme, elle aussi enseignante et la récupération de quelques armes de guerre. La garde de cette femme prisonnière, sortie indemne, me fut confiée en attendant son transfert  vers le PC de la wilaya. Le choix qui s’était porté sur moi pour accompagner cette dame, était essentiellement dicté par le fait que je fus le seul moudjahid, parmi les présents, à parler la langue Française.

            Durant les deux premiers jours, elle ne cessait pas de pleurer et lorsque j’entrepris de parler avec elle en français, elle a été d’abord surprise qu’un fellagha puisse parler sa langue, en suite mes propos l’ont apaisés. Elle m’avoua que je lui inspirais confiance. Aussi, durant les quinze jours qu’elle avait passé avec nous, elle ne me quittait pas d’une semelle.      

 

(De G. à D. : Benour Sliman (jeune frère du du commandant si Ali Mqh N’Ali) - Hadid Belkacem - Moh Boussad - Ouzrourou salah - Larabi Ali)

      

             Une tente avait été aménagée spécialement pour elle. Elle mangeait avec nous et dormait seul dans sa tente, à mes cotés, sans se sentir menacer de quoi que ce soit. A l’issue de deux semaines environ, l’ordre est venu du chef de la zone IV, Si Rabah Krim, pour la faire diriger vers le PC de la wilaya III. A la veille de son départ, je l’ai informée de son transfère vers une autre destination. Un sentiment de peur s’était dégagé de son visage. J’avais essayé tout de même de la rassurer qu’elle allait être entre de bonnes mains et qu’elle sera traitée dignement. Elle fut conduite alors, sous bonne escorte vers le PC de la wilaya III, l’agent de liaison étant Briki Said, dit Said Atoutah, (voir photo ci-dessous).

 

 (Ouzrourou Salah et Briki Said, dit Said Atoutah - n’ayant pas eu l’occasion de prendre des photos souvenir au maquis, celle-ci à été prise  en 2013 à Mamar (Draa el Mizan), lors des retrouvailles à l’occasion du recueillement sur la tombe du chahid Ali Benour dit Si Ali Mouh N’Ali, commandant, membre du comité de la Wilaya III)          

            

             Quelques semaines plus tard, nous apprenions qu’elle avait été libérée  à partir de Tunis. En faisant des déclarations à la presse, elle n’a pas manqué de faire l’éloge de l’ALAN.

Un autre jour de l’année1959, pour approvisionner le refuge de Mizrana, notre groupe d’acheminement dirigé par si Moh Frizi, chef de secteur, et en compagnie d’un groupe commandos, nous nous rendîmes à Béni Thor, un village non loin de la ville de Baghlia Il était environ, dix heures, nous fumes surpris par une patrouille ennemie et un violent accrochage s’ensuivit. Le terrain était plat et découvert mais parsemé de broussailles. Quelques instants après, des renforts de chars et de soldats furent arrivés. Devant la résistance de notre groupe commandos, l’avancée de ces derniers fut stoppée, laissant le terrain à l’aviation venue à leur secours. Des chasseurs jaguars nous bombardaient à la roquette et tiraient sur nous des rafales de mitrailleuses 12/7.

 

                            (Sur cette photo, je me souviens de Si Moh Frizi, le 1er  à gauche)

 

              C’était un véritable enfer, on ne pouvait pas replier en ce terrain découvert de peur d’être à la portée des chars. Il fallait résister jusqu’à la mort. L’ennemi, croyant qu’une grande partie de nous était mis hors d’état de nuire, c’était son langage de l’époque, il procéda au retrait des avions, laissant les chars continuant leurs avancées et suivis par derrière, les soldats en marche, formation en essaim. Nous nous camouflâmes dans la broussaille en attendant que s’approchaient les chars pour nous soustraire de leur portée. Au fur et à mesure de l’avancée de ces derniers, nous nous repliâmes tout en tirant, avec mesure, sur les soldats cachés derrière les chars. Si Moh Frizi, chef de secteur, apparaissant le premier à gauche de la photo ci-dessous, était à mes cotés et tout en nous repliant, nous finîmes par tomber dans un trou. C’était un ancien puits à sec, mais pas profond et remplit de fourrage à l’aide duquel nous nous étions d’ailleurs  camouflés. Pendant que les chars continuaient leur avancée, l’un d’entre eux, suivit par des soldats fermant la marche, passait au dessus de nos têtes. Si Moh Frizi et moi-même ayant trouvés cette cachette inattendue, étions décrochés et séparés des autres djounoud. Ces derniers n’avaient pas d’autres choix que de résister.             

              La bataille était très dure. Elle avait été menée avec courage et détermination par un  groupe de djounoud ne possédant comme armes que de simples fusils ayant servis pendant la 2ème guerre mondiale, contre un ennemi aussi puissant et employant de gros moyens humains et matériels. L’accrochage avait duré sans interruption, tout au long de la journée. Des consignes avaient été données de ne tirer que lorsqu’un soldat était sur le point de mir, et ce, aux fins d’économiser les munitions qui étaient si précieuse pour nous.

            A la tombée de la nuit, les survivants parmi nous, s’étaient repliés dans le désordre, vers  la foret de Mizrana. Lors de notre rencontre au lendemain, un premier bilan avait été tiré, faisant état de  la disparition de plusieurs djounoud. L’ennemi avait lui aussi subit des pertes mais, elles nous étaient inconnues.

             Je ne tardais pas à être réaffecté dans la région III et regagner mon secteur d’origine, à savoir, Bordj Ménail. J’y avais pris contacte avec mon chef de secteur, Gribissa Omar « dit si Omar Touil » que j’avais rencontré en compagnie du chef de région, Belkasmi Rabah « dit si Rabah nia ». Ce dernier que j’ai dû voir pour la première fois, venait d’être muter à la région I « Ain el Hammam » en la même qualité et se préparait à rejoindre sa  nouvelle affectation. Nous passions ensemble une semaine dans le secteur de Bordj Ménail. Tellement qu’il avait une grande estime pour moi et du fait que je sois natif de la même région, il décida de me prendre avec lui comme secrétaire. Le destin a fait que je ne sois stable dans aucun secteur ni même région. L’opération jumelle étant toujours en cours, le parcours Bordj Ménail - Ain el Hammam était long et périlleux. Mais, jeunes que nous étions et déterminés, nous ne reculions devant aucun danger pour l’accomplissement de notre mission.

             Avec si Rabah Nia, nouveau chef de la région I, nous avions pris la route de Ain el hammam en compagnie d’un agent de liaison. Notre premier objectif, était de rejoindre Ait Ouabane, localité que le colonel si Amirouche avait choisit pour installer son 1er PC de Wilaya. Nous avons trouvé ce village complètement rasé par l’aviation ennemie. Le chemin y menant, était le même que celui que j’avais emprunté lors de mon affectation dans la région III, une année auparavant. Nous y arrivâmes au bout d’une semaine, après avoir endurés tant de difficultés.

              Sur notre chemin vers le PC de la région, nous faisions des haltes dans les secteurs, pour y rencontrer leurs responsables. Ces derniers présentaient des comptes rendu sur la situation de leur secteur respectifs. Les secteurs  concernés, c’étaient d’abords Draa El Mizan et Boghni, puis les Ouacifs, avant de rejoindre Ain el Hammam, lieu d’implantation du PC de la région. Les effets de l’opération jumelle en cours, s’étaient traduits par la réduction des activités à tous les niveaux. Comment pouvait-il en être autrement, sachant que plusieurs villages étaient évacués, et ceux non déplacés étaient occupés par l’ennemi et entourés de barbelais. Tandis que les champs étaient devenus des zones interdites où l’ennemi tirait sur tous ce qui bougeait. Malgré cela, le moral des moudjahidine était au beau fixe et leur  détermination à lutter jusqu’à la dernière goûte de leur sang était intacte. Aussi, les relations organiques avec les populations n’ont jamais été coupées. Au cours des réunions, si Rabah Nia donnait des directives aux responsables des secteurs concernés.

             Arrivés à Ait Ouabane, nous rencontrâmes les responsables du secteur I, avec lesquels une réunion de travail fut tenue. Au cours de cette réunion, il fut état de l’enlèvement de deux présumés traîtres, originaires des villages d’ait Laaziz et d’ait Ouagour, que les responsables du secteur devaient passer devant un tribunal pour les juger. Il a été révélé que l’un d’eux a trouvé la mort par accident, en glissant sur une roche et chuter au contrebas de la falaise. Au cours des discutions sur le 2ém suspect, le chef de région, me connaissant natif de la région, m’a questionné si je le connaissais. En lui répondant par l’affirmatif, il à demandé mon avis. Connaissant personnellement ce dernier, j’avais témoigné qu’il aimait faire de la politique, ses positions étaient constamment contre le colonialisme. Il était trop bavard, mais ne pouvais pas trahir son pays. Après les débats contradictoires au sein du tribunal, le suspect ayant bénéficié de la faveur du doute, fut libérer sur le champ. C’était là, la première décision délicate à prendre par si Rabah nia, dans sa prise de fonctions dans la région I.

 

5) LE GUEPIER D’AIT SIDI ATHMAN :       

         

            Ayant pris connaissance de la situation qui prévalait dans ce secteur I d’Ain El-Hammam, ou il à passé plus d’une semaine, si Rabah nia devait continuer sa prise de contactes avec les autres secteurs de la région. Nous prenions la route  pour le secteur II « Ath Ouacif », en compagnie de Si Saadi « de son vrai nom, Ibrahim Djaafar », commissaire politique du secteur. Nous nous refugiâmes au village d’Ait Sidi Athman, situé à quelques encablures du village Tiguémounine, où les forces ennemies avaient installés leur campement. Les rares villages non occupés par les soldats français, étaient proches de leurs campements  et surveillés de très prés en y effectuant  des patrouilles sans cesse.

            Le groupe commandos nous rejoignit dans ce refuge. On nous à offert un repas qu’on n’a vu que rarement au cours de notre vie de maquis. Nous y étions un peu enthousiasmés de l’accueil qui nous a été réservé. Dans notre insouciance qui n’a pas durée longtemps, une patrouille ennemie de passage devant la porte du refuge avait vite compris que nous étions à l’intérieur de la maison. C’était précisément le moment où nous nous apprêtions à sortir.

            Nous sentions l’arrêt des bruits de bottes et un profond silence s’installa. Après quoi, il ne se passait que quelques minutes qu’un feu nourrit tiré par les soldats ennemis, embrasa la maison. Nous ripostâmes pour essayer de sortir du guêpier, certains djounoud asseyaient de défoncer la porte, car il fallait sortir avant l’arrivée des renforts.

             Ibrahim Djaafar, dit Si Saadi était le premier à sortir en tirant deux rafales, suivit par moi - même blessé, en escaladant un mur sur lequel, j’ais tendu la main à Si Rabah Nia pour le tirer vers moi. A ce moment précis, ce dernier à été mortellement blessé et tombât sur le champ. Moi, j’ai été touché par une bale au bras gauche et des éclats de grenades sur le coté gauche soit, du bras jusqu’à la paume du pied (je porte ces éclats dans ma chère, jusqu’aujourd’hui). Malgré tout, j’avais réussi à sortir du guêpier avec beaucoup de chances peut être, vu mes blessures, et retrouvé Si Saadi à quelques centaines de mètres, en dehors du village. Je l’ais informé de la mort de Si Rabah Nia et nous nous retirâmes avec prudence avant l’arrivée des renforts. A l’arrivée des renforts, la maison refuge fut fouillée de fond en comble  et découvrirent la cache  qu’ils ont détruite  avec des grenades et la maison complètement brûlée

 

                      (D. Belkasmi Rabah, dit Si Rabah Nia; chef de région I et son secrétaire)

        

            Les autres djounoud  avaient résistés jusqu'à la dernière cartouche. On dénombrait, de notre coté, la mort de cinq djounoud  et la femme qui tenait le refuge fut touché d’une rafale au ventre et succombât à ses blessures. Du coté ennemi, deux soldats furent tués, selon nos informations.

           Je ne pouvais pas marcher et j’ai perdu beaucoup de sang. Si Saadi essaya de me porter, mais en vain. C’est alors qu’il me quitta pour alerter au plus vite les autres responsables du secteur, tout en me fixant un rendez-vous chez monsieur Ait Oukaci Arabe, gardien de la centrale électrique d’Imeghras, située à quelques encablures de souk el djemaa, daïra d’Ain El Hammam.

            Quand à moi, je continuais mon chemin vers le lieu du rendez-vous. En cette nuit de décembre 1959, il faisait froid et de fortes chutes de neiges ne cessaient de tomber. Je ne pouvais pas me tenir sur mes jambes à cause des blessures. Cependant, je devais m’éloigner du lieu de l’accrochage pour échapper au ratissage qui s’ensuivra automatiquement, le lendemain. Je me traînais à plat ventre en m’appuyant sur la pointe du pied droit lorsque j’affrontais une cote et quand j’entamais une pente s’était facile pour moi en dégringolant. Cette nuit là, j’avais de la chance, car la tempête de neige faisait disparaître mes traces. Il y à lieu de remarquer que le paysage reflété par la photo ci-après, prise en 1959 par un soldat Français dans la région de Draa el Mizan, à une certaine ressemblance avec les champs que j’ai traversé au moment du replie, tel que décrit ci-dessus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

           

 

 

 

                             (Photo du soldat Français du contingent, Gérard Van Der Linden)

 

              J’arrivais à proximité du village de Tassaft Ouguemoun, au petit matin. Je me suis camouflé sous un buisson et recouvert mon corps avec de la neige. Les chutes de neige étaient si fortes que toutes les traces furent dissimulées. Le chois de me réfugier tout prés de ce village était dicté par le fait que cette localité se trouvait occupée par l’ennemi et on ne pouvait pas soupçonner ma présence.

            Au levé du jour, j’avais aperçu les soldats ennemis en position sur les crêtes. C’était probablement une opération de ratissage déclenchée suite à l’accrochage survenu la veille. Vers la fin de l’après midi, le calme régnait autour de moi ; c’était sans doutes la fin du ratissage. Une fois la nuit tombée, je recommençais à me traîner par terre pour rejoindre le lieu du rendez-vous. Au prix de grands efforts, je parvenais à arriver à la maison du rendez-vous. Je frappais à la porte  et un homme très méfiant sorti pour me poser plusieurs questions du genre : qui sui-je ? Qu’est ce que je cherchais ? D’où je venais ?etc. Au terme de milles et une explication, je fus introduit à l’intérieur. On m’installa devant la cheminée flamboyante pour sécher mes vêtements mouillés et plains de boue. C’était pour moi la meilleure offrande, avec se froid glacial. Quoique je me suis accoutumé à ce genre de situation, pour avoir resté souvant, mouillé de jour comme de nuit tout au long de l’hiver. On m’a offert un grand bol de lait chaud avant de me conduire dans une chaumière remplie de foin à l’intérieur de laquelle m’attendais si Saadi. Nous y avons pris un dîner copieux avant de continuer notre route vers la boite du secteur I. Arrivés au refuge, nous étions contrains de nous diriger vers Ait Mislain, village en ruines dont la population fut évacuée depuis déjà plus d’une année. J’y restais pendant quelques jours, le temps de me remettre de mes blessures ; faute de moyens, je n’avais reçu aucun soin médical.

             Dans ce secteur, la situation était aussi critique que le reste de la zone IV que j’avais parcouru. Parmi les responsables que j’avais rencontrés, figurait si Mohand Ouramdane, (de son vrai nom, Hachour Mohand Ouramdane), chef de région I. Il cherchait justement après moi, pour me remettre ma nomination en qualité de sergent chef Liaisons et Renseignements et affecté au secteur III – région II – zone IV (Draa el Mizan).  Ce document est malheureusement égaré par moi, aujourd’hui.    

              Avant de rejoindre ma nouvelle affectation, et à l’ occasion de mon séjour non loin de mon village natal, j’avais décidé de rendre visite à mes parents que je n’avais plus revus depuis mon enrôlement au sein de l’ALN. Je devais donc me rendre au village d’Ait Hamsi où résidaient mes parents et situé à environ une heure de marche à partir d’Ait Mislain, localité complètement en ruine des suites de bombardements de l’aviation ennemi.

              Durant mon séjour j’y avais rencontré  da Amar (Mesbahi Amar), moudjahid et originaire de mon village, en compagnie du quel j’ais pu y accéder en nous faufilons entre les mailles de l’ennemi. Mais pour pouvoir rencontrer mes parents, dont la surveillance par l’ennemi n’à jamais cesser, il fallait d’abord réfléchir sur les voies et moyens pouvant y parvenir sans attirer l’attention de ce dernier.

              On ne pouvait y rentrer que pendant la nuit, il nous fallait passer sous les fils de barbelés et le coté choisit pour  ce faire, était la proximité de la maison de da Amar, car il ne nous était pas possible d’aller directement à la maison de mes parents, sans risque de se retrouver en face des troupes ennemies qui patrouillaient sans cesse tout au long du village. Nous y pénétrâmes à la pointe des pieds, de peur d’attirer son attention.

              Nous voilà devant la maison de da Amar et pour y accéder il fallait donner le mot de passe. Il jeta alors un certain nombre de cailloux à l’intérieur, à l’intention de sa femme Keltsouma Harouni, surnommée par son mari« Halouma ».Elle accouru pour nous ouvrir la porte traditionnelle de Takharadjit, avec une telle précaution que seul na Keltsouma détenait le secret. Il faut souligner que la maison traditionnelle Kabyle disposait d’une deuxième porte de sortie discrète, érigée du coté jardin de la maison, qu’on appelait la porte Takharadjit.

               Tan disque na Keltsouma s’afférait à nous préparer de quoi manger, des discutions furent engagées avec da Amar sur la situation qui prévalait dans le secteur. Au cours du repas, na Keltsouma m’a tout d’abord rassurée qu’elle disposait d’une cachette à l’intérieur de la maison  à laquelle on pouvait recourir au cas où les soldats français allaient procéder à la fouille des maisons, comme cela se passait fréquemment. Après avoir fini de manger, nous sortîmes du village avec la même précaution que nous nous étions rentrés.

               Au cours de la même nuit, nous nous étions retirés vers le lieu dit Aamroun, endroit choisit pour la rencontre de mes parents. Ce champ de figuiers et de cerisiers était entouré de chênes et de buissons touffus, est situé à proximité de la fontaine du village, seul endroit où la rencontre pouvait avoir lieu. Il ya lieu de souligner qu’en dehors des chemins menant aux fontaines ou à la ville de Ain el Hammam, la seule localité où les villageois de la région pouvaient faire leur provisions, contrôlés du reste par les soldats, tous les autres espaces étaient déclarés zones interdites. Aussi, de part les us et coutumes du village, les hommes ne pouvaient pas emprunter le chemin de la fontaine, ce qui à d’ailleurs empêché mon père de venir à ma rencontré.

               Le lendemain, dés la levée du couvre-feu,  ma mère était venue à ma rencontre en compagnie de na Keltsouma, me ramenant un peu de galette, c’était tout ce qu’elle pouvait m’offrir. Elle était tellement émue qu’elle ne pouvait pas parler. Cette rencontre ne pouvait pas durer plus d’une demie heure au risque d’attirer l’attention des soldats ennemis qui surveillaient tous les mouvements des villageois, particulièrement, lorsqu’il s’agissait de parents de fellagas. Au moment du retour à la maison, les yeux larmoyants, ma pauvre maman et sa compagne, remplirent leurs bidons d’eau pour passer devant les soldats postés à l’entrée du village sans éveiller leur suspicion. Moi, également ému, je rassurais ma mère que je me portais bien et qu’elle n’avait aucun souci à ce faire pour moi.

              Durant mon  court séjour dans le secteur I, je m’étais rendu compte que la situation n’était pas celle des années 1957/1958. En effet, les populations déplacées étaient entassées dans des villages voisins occupés et érigés en camps de regroupements. Ces derniers étaient entourés de fils  barbelé et surveillés jours et nuits par des patrouilles. De même que les entrées et sorties des habitants étaient sévèrement contrôlée pour empêcher toutes sorties de vivres en dehors des villages.

              Ces centres de concentrations n’étaient habités que par des femmes, des enfants et des vieux. Les hommes valides étaient soit ; au maquis, en prison ou tombés au champ d’honneur, soit en fuite dans des villes où il y avait moins de répression. Toutes les missions jadis assumées par des hommes dans le cadre des organisations civiles des villages, avaient été confiées aux femmes auxquelles il faut rendre un grand hommage pour leur courage et pour leur détermination à prendre la relève. En effet, de part les conséquences de l’opération jumelles toujours en cours d’ailleurs, il y à lieu d’affirmer sans exagération, que des femmes, aidées par des adolescents dans certaines taches, avaient pris la relève des hommes. Après cette courte pose, je devais rejoindre le secteur III (Draa el Mizan) pour y prendre mes nouvelles fonctions. En compagnie de da Amar, je repris le chemin d’ait Mislain  pour rencontrer l’agent de liaison avec qui je devais rejoindre mon secteur d’affectation.

              A propos des femmes, je dois rendre un hommage particulier aux femmes de chouhada et de moudjahidin, lesquelles étaient recherchées par l’ennemi et obligées à vivre en perpétuel déplacement avec leurs enfants. Elles étaient toutes jeunes et belles, elles mettaient sur leurs visages de la suie pour paraitre laides, afin de ne pas attirer l’attention des soldats, à chaque fois qu’ils procédaient à des fouilles dans les maisons, à la recherche justement de ces dernières. Elles éraient de refuge en refuge fixées dans des villages ou des camps de concentration, avec de faux papiers d’identité, appelés certificat de recensement et délivrés par la SAS, comme se fut par exemple, le cas de l’épouse du moudjahid Antitène Youcef, dit Si Youcef Arvah, dont la copie est insérée ci-après :

 

                               (Son vrai nom de jeune fille est : Mohand Oussaid Tassadite)

 

Témoignage de sa fille, Farida : 

 

           « Il faut signaler un autre point, ceux qui travaillaient a la SAS étaient des kabyles : une femme de Ait Ouabane,  un de Ait Ouacif et un autre d’Ath yeni. Ce dernier a vite compris que ma mère était recherchée et lui a dis de ne pas avoir peur, c’est moi qui va te faire la carte et a commencé par Nouara. C’est grâce a cette carte que ma mère a été évacuée à Alger par les moudjahidin pour ce faire soigner, car tombée malade et vomissait du sang, l’une des conséquences du choc qu’elle a vécu ».

           Par ailleurs, ces femmes, avec l’aide d’autres villageoises non recherchées par l’ennemi, accomplissaient des missions de liaison et de ravitaillement des moudjahidin. Si, aujourd’hui, vous interrogez sur ce sujet des femmes ou des hommes ayant vécu cette époque, ils vous donneront plusieurs témoignages dans ce sens, même si les situations différent, d’un village ou centre de concentration, à un autre.

           Arrivé au secteur de Draa- el Mizan vers la fin de l’année 1959 et après avoir visité quelques localités, j’avais remarqué qu’ici, la situation était différente. En effet, contrairement aux autres secteurs que j’ais parcourus, ici de nombreux hommes avaient pris les armes que les SAS leur à distribuée pour s’en servir contre leur concitoyens. On les appelait harkis.

 

 

III-II LES HARKIS ET LA BATAILLE D’ATH VOUGHARDHAN :

      

1) Les harkis :

 

           On leur à donné l’appellation de force locale pour certains et de harkis pour d’autres. Ces supplétifs de l’armée française habitaient aux douars : Ath Bouchenacha, Ath Vouaddou, Ath Voughardhan, Ath Koufi et Ath Mandas. Ces localités situés au pied du Djurdjura du coté Nord, autres fois acquises à la cause nationale, à donné plusieurs martyrs.

           Contrairement à la propagande des SAS et à la désinformation des médias français de l’époque, propagande selon laquelle ces supplétifs étaient pour l’Algérie Française et avaient pris volontairement les armes contre leurs frères, je peux affirmer que ces hommes étaient devenus harkis sous la contrainte de l’armée Française. En effet, selon les témoignages de certains villageois restés fidèles à la révolution, ces harkis avaient subis, avec d’autres membres de leurs familles, des atrocités de toutes sortes de la part de l’ennemi, y compris la coupure des vivres. Ils avaient le choix de prendre les armes ou de subir les atrocités et mourir de faim.

            En effet, vu  sa situation géographique, cette région avait subie tout le poids de la guerre, dés les premières années de la révolution, notamment durant la période 1954/58. La répression exercée par la soldatesque française sur les populations était insupportable. Les services des DOP « départements opérationnels de protection » étaient spécialisés dans les tortures pour soustraire des aveux à toute personne se trouvant entre leurs mains. La DOP de Draa el Mizan excellait dans les différentes manières de torturer. C’était la politique menée par les SAS, à l’effet de pacifier ces villages et dire ensuite que la population était acquise à la thèse de l’Algérie Française. Il y à lieu de noter également, que certains villageois étaient devenus harkis sous la pression du FLN/ALN.

        Mes propos ne sont pas de nature à déculpabiliser les harkis. Toute la région avait subie les mêmes atrocités, sans que tous ses hommes ne soient armés par l’ennemi pour combattre leurs frères. Il faut rappeler à cet égard que certains de ces mêmes harkis étaient un proche parant d’un moudjahid. En plus des atrocités rappelées ci-dessus, l’ennemi renforçait ses moyens de propagande par des supports médiatiques, notamment : la distribution de tractes lâchées du ciel par des hélicoptères pendant la journée et la projection de filmes de propagande distillés par les SAS sur les places publiques pendant la nuit, sans compter les informations tendancieuses données par les journaux (l’éco d’Alger et la dépêche quotidienne, notamment) ainsi que l’émission (soute el bilade) diffusée quotidiennement par la radio d’Alger. D’ailleurs si l’on comptabilisait le nombre de moudjahidin déclarés morts ou fait prisonniers durant la période de la révolution, on se serait rendu compte que la moitié de la population algérienne était décimée.

         Par ailleurs, et à l’inverse des autres secteurs dont les champs étaient des zones interdites, et où l’ennemi tirait sur tout ce qui bougeait, ici il n’existait pas de zones interdites. Tous les habitants travaillaient leurs champs normalement et sans être inquiétés. Les harkis veillaient à l’intrusion des rebelles. Ceci nous rendait la tache difficile dans cette partie du secteur. Les femmes et les enfants de harkis présents dans les champs nous empêchaient d’y séjourner, de peur de nous dénoncer s’ils nous apercevaient. Ils signalaient à leurs pères harka toutes traces que les djounoud auraient laissées sur les champs lors de leur passage pendant la nuit. En ce qui nous concerne, la prudence était de rigueur, au point où à chaque déplacement, le djoundi qui fermait la marche, traînait derrière lui une branche d’olivier ou de chaîne pour dissimuler les traces de nos pas.

 

                 (Dans les opérations de ratissages, les harkis arrivent toujours en 1ère ligne)

         

           Malgré toutes ces difficultés, nous avions constamment gardés les contactes à l’intérieur des villages par l’intermédiaire des parents de moudjahidine ou de chouhada, dont le plus grand nombre étaient des femmes. Ils collectaient des cotisations mensuelles remises par des villageois. Ils arrivaient même à côtoyer certains harkis qui avaient fini par nous donner des renseignements, des munitions ainsi que des effets militaires. Ces mêmes contactes étaient chargés de la distribution des secours aux familles de chouhada, aux nécessiteux ainsi qu’aux victimes civiles de la révolution (ce terme était employé aux citoyens tués par l’armée française qui n’étaient pas considérés comme étant des moudjahidine ou des mousseblin). A ce propos, il y a lieu de souligner que les intendants et les commissaires politiques disposaient en permanence, de sommes importantes d’argent destiné soit, à acheter des subsistances (vivres et effets vestimentaires), dans le cas de l’intendant, soit à verser des aides ou des secours pécuniaires aux nécessiteux, comme rappelé ci dessus, dans le cas du commissaire politique. Ces responsables étaient particulièrement ciblés par les harkis,  dans le seul but de leur voler leurs sacoches plaines d’argent.

           Le gros du dispositif militaire ennemi, dit « forces de pacification », était stationné dans les garnisons des villes de : Draa el Mizan, Tizi Ghénif, Boghni, Mechtras, Tizi N’tléta et Ouadhias. D’autres forces étaient cantonnées dans des centres de concentrations, pour un contrôle plus sévère des populations et être en même temps plus proches du lieu des opérations. Ce redéploiement des forces visait à assoir leur autorité sur les populations par la terreur, neutraliser ce qui restait des maquisards et procéder à leur extermination par la méthode de  la contre guérilla. Nous voilà rentrés de pleins pieds dans ce qu’ils appelaient le dernier quart d’heur.

Les soldats ennemis multiplièrent des embuscades partout et durant toutes les nuits. Ils s’étaient toujours renforcés par des harkis qu’ils dressaient en première ligne. S’il est vrai que ce nouveau redéploiement militaire ennemi nous avait rendu la vie difficile, il n’en demeure pas mois que nos activités ne s’étaient jamais arrêtées. De notre coté, les pertes subies en hommes étaient beaucoup plus que par le passé. Il en est de même que pour l’ennemi.

             Notre groupe commandos effectuait des embuscades et procédait aux harcèlements de l’ennemi dans tous les coins du secteur, à chaque fois que possible. En dehors des réunions mensuelles au cours des quelles on procédait à l’évaluation de la situation qui prévalait dans le secteur et l’élaboration du rapport mensuel, les membres du comité de secteur, chacun dans son domaine, multiplièrent leurs activités en relation avec les populations.  Par mesure de précautions édictées par la conjoncture du moment, nos déplacements se faisaient à deux membres, pour l’accomplissement de nos taches  respectives.

            Malgré tout l’arsenal de guerre sophistiqué utilisé par l’ennemi, tout particulièrement depuis le début de la fameuse opération jumelle, qui à d’ailleurs durée jusqu’au cessez-le-feu, nous étions  toujours debout. Nous n’avions à aucun moment interrompu nos actions contre l’ennemi, lesquelles il faut le reconnaitre, étaient devenues de moindre envergure. Je veux citer pour preuve, l’exemple de cette embuscade que nous avions tendue à une section de harkis un jour d’été de l’année 1960, prés du village de Mahvane, douar d’Ath Mandas, prés de Boghni. Bravant tous les risques, l’opération s’était déroulée en plain jour, car c’était la seule opportunité qui nous était offerte. Elle s’était soldée par la mort du chef de section de harkis (B.M.) de cette localité, au grade de sergent-chef.

 

2) La bataille d’Ath Voughardhan :

       

            Vers la fin de l’automne de la même année, la tenue d’une réunion zonale qui était prévue dans notre secteur c’était soldée par un désastre. Les responsables avaient choisi de la tenir dans une maison abritant la famille d’un chahid au village d’Ath Voughardhan (Ath Si Youssef), située au cœur de Tiniri, une vallée  recouverte  d’oliviers au pied du Djurdjura au sud, s’étendant jusqu’au village de Mechtras au nord et la ville de Boghni à l’ouest. Durant deux jours, les responsables de différentes régions arrivaient successivement dans cette localité. Toute la famille hôte était mobilisée, qui pour surveiller les mouvements des harkis habitant ce même village, qui pour assurer la restauration avec la discrétion la plus absolue.

           Au vue de l’importance de cette réunion,  son organisation se déroulait dans la discrétion la plus absolue. Même si j’exerçais les fonctions de responsable de L/R du secteur, donc concerné par les préparatifs de la rencontre, je n’avais pas été associé au choix du lieu de la réunion ni été informé de sa tenue. Cependant, on peu conclure que cet endroit disposait de toutes les conditions de sécurités requises pour la tenue de cette importante réunion, à savoir :

            a) la maison abritait une famille de chahid

            b) elle est située au cœur d’une vaste foret d’oliviers

            c) elle se trouve proximité du mont du Djurdjura

            d) son implantation en milieu de harkis éloignait tous soupçons de l’ennemi

           Toutes ses précautions étaient de nature  à faire face à tout imprévu : pouvoir résister à l’ennemi en cas de confrontation, faciliter le repli des moudjahidin vers les monts du Djurdjura, tout proche. Aussi,  l’absence de patrouilles ennemies dans cette localité habitée par des harkis,  s’avérait être un autre facteur de sécurité.

           Au terme du troisième jour, tous les participants devraient être présents. Hélas ! Ils furent découverts par les harkis du village qui les avaient immédiatement encerclés et un accrochage s’en était suivi. Devant la résistance de nos moudjahidin, les harkis avaient appelé aux renforts qui ne tardèrent pas à arriver.

            Pendant ce temps, j’étais avec si Dahman Saidj, responsable de la ville de Boghni, campés dans la zaouïa de cheikh Ahmed Bouderbala, en ruine et  située sur le versant nord du village d’Ait Imghour. A la tombée de la nuit, nous marchions vers Tirmitine, petit faubourg  de la ville de Boghni, où nous devrions rencontrés si Moh Saïd Ouchivan, commissaire politique du secteur. Dés notre rencontre, nous nous séparâmes de si Dahman, pour prendre la route cette fois, vers ce même refuge où devait se tenir la réunion, endroit qui n’était pas loin de nous.

            En cours de route, nous entendîmes des coups assourdissants de canons et de rafales de mitrailleuses. Mon compagnon originaire d’Ath Voughardhan, village qu’il connaissait fort bien, affirmait que le grondement des canons provenait de la maison vers laquelle nous nous dirigions. Nous nous décidâmes alors, de nous replier vers la foret de Boumahni toute proche, sous une pluie battante. Nous suivions de loin cet accrochage dont les échos de coups de canons et les crépitements de balles de mitrailleuses 12/7 parvenaient jusqu’à nos oreilles. La volonté de venir au secours de nos frères ne nous manquait pas. Cependant, vu que nos moyens de combats étaient dérisoires (nous ne disposions que de PA), nous étions incapables de leurs apporter notre aide. Résignés, nous suivions de loin le déroulement de l’accrochage, nos cœurs serrés et pris par une profonde angoisse.

           C’était une grande bataille. En effet, les moudjahidin avaient opposés une résistance farouche avec des armes automatiques. Les soldats ennemis étaient alors persuadés de l’importance  du groupe qu’ils avaient en face d’eux. En conséquence, avec l’arrivée d’autres renforts, d’importants moyens militaires furent  engagés. Un plan d’attaque fut déployé tout au tour de la maison consistant en la mise  en place d’une ceinture de barbelé pour clôturer la maison, suivi par un autre cordon de chars et la boucle fut terminée par une batterie de canon 120 m/m. Ce dispositif étant mis en place, l’asseau final fut alors donné. Des combats acharnés se déroulèrent durant au moins, 24 heures. Les rares rescapés n’ont pu sortir de cet enfer qu’en se jetant dans la rivière en crue, à la suite de fortes chutes de pluies qui ne cessaient de s’abattre durant presque une semaine. Il est fort probable que certains d’entre eux étaient emportés par cette rivière.

 

                                       (De G. a D. Titah - Lekhal - X et Rabah temgharth)

 

              La maison fut complètement rasée par des obus tirés par des chars et des canons de 120 m/m. Vu l’importance de la réunion, on ne pouvait pas dénombrer avec exactitude, les participants. Les pertes ennemies étaient inconnues. De notre coté, les pertes étaient considérables, mais les chiffres avancés étaient si contradictoires que je ne peux pas me prononcer sur le nombre de moudjahidin tombés au champ d’honneur. Certains avaient été retirés vivants sous les décombres après avoir été endormis sous  l’effet  des bombes à gazes, et faits prisonniers, parmi lesquels je me souviens de : Lekhal et Rabah Tamgharth (voir photo ci-dessus) et Kaci Amer Mohand Ouidir. Parmi ceux tombés au champ d’honneur, je me souviens du lieutenant Si Youssef (de son vrai nom Bouiri Boualem), membre zonal, tombé dans un puits, avec son secrétaire.  Son nom de guerre fut donné, après l’indépendance, au douar Ait Voughardhan, (Ath Si Youssef aujourd’hui). Parmi les rares rescapés, il y avait si Rabah Krim, chef de zone. Selon le témoignage de Si Ahcen (Hadj-Saadi Ahcen),  qui à rencontré ce dernier au village Tizra Aissa, il s’en était sorti indemne grâce à un trou ouvert dans le mure de la maison à l’aide d’une pioche par un moudjahid.

          Hélas, Si Rabah Krim ne tardera pas à tomber au champ d’honneur au cours d’une embuscade tendue par l’ennemi. Il fut remplacé par Si Moh Nachid, Lieutenant zonal, à la tète de la zone IV.

 

 

      (Debout: Si Mouh Nachid, levant la main - Aslah Hocine, dit Si Elhocine Ighil Imoula)

      

           A la fin de ce cauchemar, on supputait sur les faits ayant provoquées cet accrochage. Il y avait deux versions:

           1ere version : Un harki du village étant de passage devant la porte de la maison qui abritait les moudjahidin, s’était rendu compte de leur présence et accourut vers le camp pour alerter vraisemblablement ses compagnons. Il avait été poursuivi par le gardien du refuge dans l’espoir de le rattraper, en vain.  Aussitôt alertés, un détachement de harkis avait intervenu pour encercler la maison. Au début, les harkis croyaient avoir à faire à un simple groupe de djounoud ne disposant que d’armes dérisoires. Au cours de l’accrochage, ils s’étaient rendu compte qu’ils avaient en face d’eux un important groupe possédant des armes automatiques. C’est  pourquoi, ils avaient appelés à d’autres renforts dépêchés à partir des plus proches garnisons.

           2ème version : C’était M.S.O., qui aurait informé l’ennemi de la tenue de cette réunion. Finalement, c’était la 2ème version qui avait prévalue. En conséquence de quoi, il avait été jugé par un tribunal composé de l’ensemble des membres du comité de secteur, qui ont tous signés son arrêt de mort.  Au moment de nous séparer, les dernières paroles que j’avais entendues de sa bouche étaient en ces termes : Si Salah, je te jure que je mourrais en qualité de moudjahid.

           Pour ma part, le fait d’avoir faussé ma compagnie durant les jours ayants précédés l’accrochage, était de nature à porter des soupçons sur lui. Il faut savoir que les directives données par la hiérarchie obligeaient les responsables a tous les nivaux, d’être à deux pour l’accomplissement de leur missions respectives et en toutes circonstances. Cela n’a pas été souvent le cas avec lui, malheureusement. D’ailleurs, ma conviction fut renforcée lorsque si Moh Nachid, lieutenant zonal qui venait d’être désigné à la tête de la zone IV, m’a confirmé l’accusation.

         Cette grande bataille a coûtée à la zone IV, la perte de plusieurs cadres qu’il fallait remplacer. C’est la loi de la guerre. « Lorsque quelqu’un tombe, un autre sort de la tombe », disait-on. C’était dans ses circonstances que je fus désigné pour remplacer l’intendant régional, tombé lui aussi au champ d’honneur. Le chef de la région II, si Mohand Ouramdane, me notifia la décision de ma nomination au grade de moussaad (adjudant), pour occuper ce poste,  dans la même région. Cette nomination est signée par le colonel Si Mohand Oulhadj, chef de la wilaya III.            

 

 

III-III MON AFFECTATION A DE NOUVELLES MISSIONS :

 

           J’avais pris alors mes nouvelles fonctions sans murmures, malgré mes réticences. Je venais à peine de sortir de l’adolescence et mon inexpérience dans la gestion des fonds pesait lourdement sur moi. Si Mohand Ouramdane, notre chef de région m’à toujours aidé et encouragé. Il ne tardera pas d’ailleurs à être promu en qualité de membre zonal et fut remplacer par Si Mokrane Ait Mahdi que j’avais rencontré pour la première fois, lors des présentations d’usage, au moment de la passation des services.

          Notre nouveau chef de région était ce saint syrien ayant déserté l’armée française, au grade de S/lieutenant. Il à transité par la Tunisie et avait choisit de rejoindre ses compagnons d’armes dans les maquis, à l’intérieur du pays. Il à aussi fait parti des Officiers libres qui s’étaient rebellés contre l’autorité du chef de la Wilaya III, le colonel si Mohand Ouelhadj, en 1959. Ce n’est qu’après le dénouement de cette crise, que si Mokrane fut muté chez nous en qualité de chef de région. Il n’a pas manqué de m’assurer de toute son aide dans l’accomplissement de mes nouvelles missions, cela m’a vivement encouragé.

          Mes nouvelles taches étaient de veiller aux approvisionnements, en toutes sortes de produits, en relation avec les intendants de secteurs. Ces derniers étaient chargés principalement d’acquérir des vivres et de l’habillement, de les stocker avant de les distribuer au fur et à mesure des besoins. Les vivres étaient répartis, selon le cas, soit entre les refuges pour la préparation des repas, soit directement aux djounoud, au fur et à mesure de leurs besoins. Pour ce faire, on choisissait des acheteurs démarcheurs parmi les citoyens (hommes et femmes), dignes de confiance. Des tenues militaires, des chaussures et parfois même des munitions nous parvenaient d’Alger de chez des jeunes appelés, servants sous les drapeaux de l’armée française, notamment.

           Au niveau des secteurs, chaque responsable d’intendance disposait d’une cachette pour le stockage des vivres non périssables, de l’habillement et des couvertures. Aussi, pour réaliser ces objectifs, une dotation en numéraire, était prévue mensuellement dans le budget de fonctionnement de la région et mise à ma disposition, pour être répartie  ensuite entre les différents intendants de secteurs. Ces derniers établissaient un rapport mensuel précisant la nature et le montant des dépenses,  qu’ils m’adressaient aux fins de consolidation. Après vérification d’usage, je procédais à l’élaboration d’un rapport consolidé, que je remettais au PC de la région. Le commandement de la région tenait sa réunion ordinaire une fois par mois à l’effet d’évaluer les rapports moraux mensuels qui émanaient des chefs de secteurs et de l’intendant régional. Grace à ces  rapports, les responsables étaient informés, tant sur la situation politique et sociale que militaire prévalant sur le territoire de la région. En ce qui concerne le domaine de l’intendance dont j’avais la charge et une fois les comptes approuvés, une nouvelle dotation était attribuée pour le moi suivant.

           La situation dans la région était très difficile. Pour survivre, il fallait garder des contacts sans discontinuer avec les populations. En compagnie de si Slimane Ameziane, l’intendant du secteur, avec qui je restais la plupart du temps à Boumahni, dont le chef de secteur était Si Mouh Ouslimane, que je rencontrais souvent d’ailleurs. Ce dernier était l’un des moudjahidines de la 1ère heure. Il bénéficiait du respect de tous.

           A l’effet de pouvoir approvisionner l’ensemble de ma région, j’avais choisis d’exercer le plus souvent dans ce secteur, eu égard aux possibilités qui nous étaient offertes pour contacter les populations, notamment les villages de ; Bouhamou, Ichoukrene, Tafoughalt, Imkiren, Beau Prêtre ou Boubrit (Boufhima aujourd’hui), Ain zaouïa, ainsi que des maisons éparses implantés dans les périphéries des villes de Draa El-Mizan et de Tizi Ghénif.

          Nous prenions toujours des précautions au cours de nos déplacements, car l’ennemi en patrouille pendant la journée, trouvait nos traces et n’hésitait pas à nous tendre des embuscades, pendant la nuit. Il était aussi informé parfois de notre itinéraire par des mouchards. Un jour, d’ailleurs, en compagnie de Slimane Amezine et de Rabah N’Slimane nous fumes tombés dans une embuscade à proximité de la ville de Tizi-Ghenif, au moment où nous traversions la route entre cette localité et Boufhima (route nationale Draa el Mizan-Alger). Notre compagnon Rabah N’Slimane fut mortellement touché et tombât sur le coup, (voir photo ci-dessous). Quand à nous, nous étions sortis indemnes par miracle.

(Imkiren (Tizi Ghenif) 1959 - A gauche, Si Rabah N'Sliman, tombé à mes cotés sur la route Boufhima-Tizi Genif. A droite, Si Mouh Ouamar)

         

          L’opération jumelle en cours, il ne se passait pas beaucoup de temps que nous apprenions la mort de si Mouh Djerdjer (de son vrai nom Mitiche Mohand Arav, voir photo si dessous) chef de région, nouvellement affecté ici. Sur son chemin vers la foret de Boumehni, il tombait dans une embuscade tendue par l’ennemi, au village Tirmitine, prés de la ville de Boghni.

 

                       (Mitiche Mohand Arav, dit Si Mouh Djerdjer, chef de région)

 

              Lors de notre première rencontre, il n’a pas manqué de me raconter le supplice subit au PC de la wilaya III au cours des tortures qu’on lui à infligées afin de reconnaître son implication dans le  supposé complot de la bleuit.  Tout au long de l’interrogatoire, il avait nié tous les faits qu’on lui reprochait et fut libéré mort-vivant après tant de souffrances qu’il à endurées. Après avoir reçu les soins nécessaires et complètement rétablis, il fut muté à la zone IV région II, en qualité de chef de cette région, en remplacement de si Mokrane ait Mehdi affecté à la région I.

 

III-IV LA BATAILLE DE BOUMAHNI :

 

         Un jour du mois d’août 1960, j’étais moi-même en tant qu’intendant régional, avec Amezian Slimane, intendant du secteur IV, Si Ali Larabi, commissaire politique du même secteur, Si M’hidine aspirant politique régional. Nous nous réfugions dans la foret de Boumahni. Toute la nuit durant, je ne me suis pas endormis à cause de la dent de sagesse me faisait très mal. Le lendemain, nous étions tous debout et affairés à préparer le café du matin, comme nous avions l’habitude de le faire. Au milieu de la journée, nous entendions des coups de feu tirés à l’intérieure de la même foret, à partir d’un endroit assez proche de nous. Un feu nourri tiré par différentes armes automatiques s’ensuivit, à tel point que nous entendîmes les sifflements de bales au dessus de nos têtes.

         L’accrochage se déroulait entre l’ennemi et un groupe de moudjahidine, composé entre autre de Si Mokrane Ait Mahdi chef de région, Si Abdallah Sahnoun aspirant sanitaire et Arab Mouh  Boussad, djoundi.

(Debout, de G.à D.: Hachour Mohand.Ouramdan, membre zonal - Ait Mehdi Mokrane, chef de région et Chihaoui Ahmed, responsable de la ville de Draa el Mizan)

       

           Mon groupe n’était pas loin du lieu de l’accrochage, chacun des deux groupes ignorant la présence de l’autre. Quelques instants après, les soldats Français en opération de ratissage, s’étaient retirés des alentours de la foret en laissant le soin à l’intervention de l’armement lourd : l’artillerie d’abord, installée au village Igherviéne, sur une crête dominant la foret de Boumahni (voir photo cidessous).

       (Batterie de canons de 120 m/m installée au village Igherviéne, en plaine action de  bombardement de la foret de Boumahni).

        

          En prélude aux bombardements aériens, un avion piper cube (appelé aussi mouchard), à survolé la foret, en passant au dessus de nos têtes, à basse altitude, pour signaler aux bombardiers, notre position à l'aide de bombes fumigènes, (photo ci-dessous)              

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  (Cette autre photo prise dans la région de Draa el Mizan en 1959, par un soldat français du contingent, du nom de Gérard Van Der Linden, affecté à la SAS de Boumahni, montre le comportement, par esprit de vengeance, de la soldatesque Française envers des populations désarmées, après chaque opération réalisée par les moudjahidin)

  (Ait Hamsi (Tadjmaath) 1962 – de G à D - Ait Youcef Amar, dit Da Amimi - Si Amer Amézian - Ouahmed Hocine, dit Da Houhou - Bachir Amokrane - Salahi Ali - Ait Youcef Ouahmi - Salahi Said ; assis : Mohand Ahmed Amar et Salahi Mohamed)

            Nous rentrions chez nous avec la certitude qu’une autre mine anti-personnelle serait posée par les soldats, ce qui mettra fin au sabotage de la route à cet endroit précis. Mais, ce n’était que partie remise, car d’autres sabotages auront lieu dans d’autres endroits, à l’exemple de Timoqvart-Guezgaren. Tous les hommes figurant sur la photo ci-dessus, ainsi que ceux de leur génération, avaient été forcés par l’armée Française à la reconstruction des routes sabotées la veille par les Mousblin. Tout comme ils ont tous participé à la garde de jour comme de nuit, dont l’objectif était d’alerter les compagnies et groupes de l’ALN où qu’ils se trouvaient, à l’aide de deux coups de feu, durant la nuit, ou d’un fanion rouge, lorsque la garde était assurée pendant le jour. Ceux là, font partie de la famille révolutionnaire, sans conteste.

           A l’exception de trois d’entre eux paraissant très jeunes voir, de gauche à droite :  Mohand Ahmed Amar - Salahi Mohamed et Ait Youcef Ouahmi vivants à ce jour, Dieu merci, les autres nous ont tous quittés. Puisse Dieu leur accorder sa miséricorde et leur offrir une bonne place dans son vaste paradis.

 

 

 

(1ére photo - Tigzirthe, notre champ de chêne vert, par excellence)                          

(2éme photo, Bouira à la maison, 2013 - Salah Ouzrourou cueille les glands du chêne vert)       

 Pour avoir été marqué par le bienfait de ce fruit, je n’ai pas manqué de planter, à l’intérieur même de ma maison, cet arbre béni qu’est le chêne, ainsi que d’autres arbres rustiques si chers aux Kabyles (deux oliviers et deux figuiers), entre autres.

        La récolte de la journée terminée, elle était portée par ma mère et ma grand’mère sur leur têtes pour rentrer à la maison, au passage devant la fontaine du village qui se trouvait sur notre chemin, ma tente remplie une jarre d’eau pour les besoins domestiques. Arrivés à la maison, la nuit est déjà tombée. Les femmes s’affairent à préparer le dîner. Ma mère prend  quelques kilos de glands, s’assoit à même le sol. Elle disposait d’un linge entre ses deux jambes, y posait les glands et commençait à les battre à l’aide d’un batteur en bois (amadaz en kabyle).Le fruit ainsi écrasé devient amekchour puis tamisé sur le grand plat en bois (tharvouth) pour obtenir une farine humide, le gland étant frais. Pour rouler le couscous du dîner, on mélange à cette farine quelques poignées de farine d’orge ou de son.

       Pendant que ma mère prépare le dîner, grand-mère allume le feu, pose dessus le tagine et procède à la torréfaction des glands récoltés. Après cette opération, ces fruits sont alors étendus sur un support en roseaux (aariche en Kabyle), suspendu au dessus du canoun pour leur enfumage.

           (Photo de Medjani Layachi, Aspirant)

    (Abdelkader Heniche, à gauche, assit 1er rang)

           Ce mouchard maudit, ne cessait pas de tourner au dessus de nos têtes. Il faut savoir que lorsque cet engin volant coupe les gazes et planait silencieusement au dessus de nous,  ses vrombissements assez doux, nous rendaient somnolents de par la peur. Quelques temps après, il est rejoint par deux bombardiers de type B26. A cet instant précis, le mouchard lancera à notre endroit des bombes fumigènes avant de disparaitre et laisser ces monstres  déversés sur nous des fûts de NAPALM, (voir photo ci-dessous).

           L’été était salutaire pour nous, car nous mangions à notre fin grâce à l’abondance  de divers fruits de saison dont regorgent nos champs, les figues, notamment. Aussi, nous disposions d’un petit jardin potager doté d’une merveilleuse source d’eau. Ma mère et grand-mère, y cultivaient plusieurs légumes pour notre consommation familiale.

           Nous vivions parfaitement les quatre saisons de l’année. Chacune d’elle à ses couleurs et ses parfums ; température chaude en été, très froide en hiver et clémente au printemps et en automne. A chaque saison sa particularité, notamment les travaux champêtres auxquels participent tous les membres de la famille valides y compris les enfants.

          En été, on ramassait le foin déjà fauché à la fin du printemps, on cultive les légumes.

          L’automne, c’était la saison la plus active chez nous. Avec l’abondance  de légumes et fruits, notamment les figues fraîches, nous mangions à notre faim. Une partie de ces fruits et légumes était séchées et conservées pour l’hiver.

           Durant  ces deux saisons bénies, ma mère et grand-mère, aidées à chaque foi que possible par moi et mon frère aîné Saïd, à la sortie de l’école ne cessaient pas, comme des fourmis, de constituer des provisions (aoula en kabyle) pour faire face a la rigueur de l’hiver. Ces provisions sont constituées essentiellement de : figues sèches, farine de glands, orge, son (issue de meunerie), huile, graisse animale séchée, bois pour le chauffage et la préparation des aliments, fourrage pour l’âne et les chèvres. Une part des glands non séchés et non triturée, bénéficie également à ces bêtes. Cette saison est également propice au mûrissement des glands, produit du chéne vert (voir photos ci-dessous) qui sont récoltés de la même manière que les olives. Ils sont donc ramassés par tous les membres de la famille, y compris les enfants et versés  dans des couffins d’alfa et des sacs en jute.

 

     1) - Ma grand-mère, décédée en 1970 à l’âge de plus de 90 ans.

     2) - A gauche, mon pere (décédé en 1981), Salem Ouali (décédé en 1990), photo prise en 1965 à El Harrach.

 

         (Boumahni 1959 - Avion piper-cub ou mouchard, en opération de reconnaissance)

 

           L’explosion des fûts, se faisait en l’air, à quelques mètres seulement du sol, répandant au dessus de nos têtes une substance chimique, liquide et huileuse. Leur mission achevée, les bombardiers rejoignent leur base, laissant la foret de Boumahni en feu.

           Nous étions trois moudjahidin à être touchés au NAPALM. Il y a lieu de préciser que

les photos en couleur insérées ci-dessus, illustrent parfaitement le lieu du déroulement des faits ainsi que les moyens de guerre engagés par l’ennemi dans cette bataille. Elles ont été prises en 1959 par Gérard Van Der Linden, un soldat Français du contingent, affecté à la SAS de Boumahni (Draa el Mizan).

          Ces photos revêtent pour moi  une importance capitale dans la mesure où elles révèlent avec précision, les moyens de guerre utilisés dans cette bataille et l’endroit exact où elle s’est déroulée. Elles m’ont incitée à faire des recherches plus poussées pour connaitre leur auteur. Je l’ai découvert sur You tub et il à écrit plusieurs ouvrages dont un extrait de son témoignage, joint ci-après et intitulé : « Ma vie ».

           Je cite : « Je suis né le 20 juin 1938 à Roubaix dans le quartier du Pile. Avec cette circonstance exceptionnelle que peu de personnes ont connue : je suis mort. Ou plutôt, la presse a révélé ma mort en même temps que ma naissance. Le téléphone à l’époque n’existait pas. Je vous laisse imaginer la stupéfaction de mon grand-père et de mon oncle qui, ayant lu la presse le matin, s’attendaient à trouver une maison en pleur, et qui ont découvert l’erreur. Installé tout au bord de la Belgique, le quartier du Pile était le lieu prédestiné pour les fraudeurs de tous poils.

C’est là que je suis allé en classe. L’école primaire Jean Macé m’a accueilli et enseigné les premières leçons de Français. Fils d’émigré, mon dossier préparé pour le passage de l’examen d’entrée en sixième fut curieusement perdu. Il faut dire que le directeur de l’époque souhaitait garder le plus longtemps possible les meilleurs élèves afin d’avoir des statistiques éloquentes au certificat d’études. Je n’étais pas une lumière, mais pas un cancre non plus. Heureusement que maman était présente lors de l’appel des concurrents, et qu’elle me fit accepter dans les classes pour passer les épreuves. Je me souviens qu’il n’y avait plus de places chez les garçons et que je fus admis dans une classe de filles. Quelle horreur !! Un garçon dans leurs rangs !!! Cela ne s’était jamais vu. Elles s’ingéniaient à cacher leur copie, persuadées que j’allais tricher. Par miracle, je rétablis la situation en sortant premier du département du Nord. Quand je voulus passer le concours d’entrée à la caisse d’Allocations Familiales, le même phénomène se reproduisit : le dossier déposé au lycée disparut lui aussi corps et biens. J’eus la chance de la compréhension du directeur qui accepta ma candidature, bien que le dossier n’ait pas été rempli. C’est ainsi que je commençai ma vie professionnelle le 1er août 1955.

Trois ans plus tard, le 1er juillet 1958, je fus incorporé. Je partis pour la section des infirmiers militaires, à Vincennes. Hélas, le destin était contre moi, une fois de plus. Normalement, la formation devait durer quatre mois, mais rapidement, nous fûmes consignés car le général de Gaulle devait faire face à un problème majeur : un référendum était programmé pour septembre. Pendant quatre semaines nous fûmes consignés et nous dûmes monter la garde pour protéger les bâtiments publics. Avec ces nouvelles recrues, la France était bien protégée : pas un d’entre nous n’avait jamais tenu une arme, encore moins tiré un coup de feu.

Après avoir suivi les cours de « spécialisation » (quelques bribes de cours pendant le temps qui nous restait), je devins sergent infirmier mais je partis pour l’Algérie, le classement donnant priorité en fonction du classement. J’étais quelque chose comme 115ème sur 164, battu comme prévu par bon nombre d’étudiants en médecine, qui faisaient partie de la section d’infirmiers militaires, parce qu’il leur manquait quelques points ou quelques stages pour poursuivre leurs études.

C’est ainsi que j’arrivai au 72ème bataillon du Génie à Dra El Mizan, en Grande Kabylie après treize jours d’un voyage des plus pénibles.

Bien que considéré comme un spécialiste par les officiers qui me reçurent, je n’avais jamais ni pris une tension ni fais un pansement, encore moins une piqûre. Je n’avais vu un malade ou un médicament qu’accidentellement. Pourtant, je fus chargé de soigner notre compagnie, la population, et je fus nommé garant de la santé et de la vie de tous mes camarades.Je réalisai ce que cela signifiait lorsque quinze jours après mon arrivée, je dus aller chercher dans l’oued, un homme gravement blessé. J’appris au moment du départ, la civière sur le dos, que c’était mon camarade de chambrée qui avait tiré accidentellement sur un de ses hommes. Il ignorait que le sentier que suivait son groupe faisait un détour. Il avait reçu pour consigne : « On ne fait aucune sommation, au moindre bruit, tu tires ». C’est ce qu’il avait fait, malheureusement. L’homme mourut, malgré l’évacuation en hélicoptère. Je ne me sentais pas capable de raconter cet épisode à mes parents. J’avais pourtant besoin de me confier. Je pensais tout naturellement à une jeune fille du bureau avec laquelle j’avais sympathisé. De confidence en confidence, nous sommes devenus mari et femme lors de mon retour à la vie civile ». Fin de citation.

          Ce témoignage accablant démontre comment l’armée Française menait sa guerre contre un peuple désarmé, en donnant des ordres à ses soldats de tirer sur tout ce qui bougeaient, sans faire de sommation, ni distinguer entre des hommes armés et les civils. Cette façon de faire la guerre, à d’ailleurs, provoqué parfois des accrochages entres soldats ennemis, au cours de certaines opérations, dont certains moudjahidin étaient des témoins oculaires. Aussi, il affirme avoir été chargé par la SAS, de soigner sa compagnie et la population, sans recevoir de formation requise. Tout comme la SAS désigne des soldats du contingent pour enseigner les enfants,  sans qu’ils ne soient préparés à cette mission.

            Le champ de bataille figurant sur ces photos, (la foret de Boumehni et ses environs immédiats), ont été prises en 1959, soit à quelques mois seulement avant le déclanchement de l’opération décrite dans les paragraphes précédents.

 

             (Cette photo à été prise quelques jours seulement après nos brûlures au napalm)

          Un liquide visqueux, à l’odeur nauséabonde, s’était répandu sur nos têtes, cous, visages et les mains. Enflammés, nous nous précipitions vers un ruisseau où coulait de l’eau potable pour mouiller le reste de nos habilles que nous posâmes en suite sur les parties brûlées de nos corps, à l’effet d’éteindre le feu. Les douleurs étaient atroces, nous dégagions des odeurs nauséabondes, une puanteur. Nos bras étaient devenus immobiles à tel point que nous étions incapables de tenir quoi que ce soit, y  compris nos pistolets automatiques (PA). En raison de ces douleurs auxquelles s’ajoutait la crainte d’être capturé vivant, je ne pouvais pas m’empêcher de pleurer. Pourtant, le courage ne me manquait pas, pour avoir connu des blessures par bales et par éclats d’obus à deux reprises, avant ce jour.

        Le napalm répandu sur le sol brûlait jusqu'à la dernière goûte; n’épargnant ni la roche, ni le bois, ni l’eau ni la terre. Le seul moyen de l’éteindre était de l’étouffer à l’aide d’un linge mouillé, de la terre ou du sable posé sur l’endroit touché.

         Ce jour là était une apocalypse ; nous avions perdus la notion du temps. Même si les bombardements avaient durés deux heures au plus, pour nous, ils avaient continué toute la journée. Tout conscient que j’étais, je ne savais pas comment je me suis retiré de cet enfer pour me retrouver avec mes camarades, ailleurs, dans la même foret de Boumahni.  Des odeurs nauséabondes nous poursuivaient puisque s’était notre chaire qui puait. Nous étions en fin de soirée. On n’entendait plus, ni vrombissements des avions, ni crépitement des armes. Si m’hidin et un autre djoundi, étaient sortis indemnes.

           Le lendemain, yama fathma, l’une des vieilles moudjahidate recherchée par les harkis d’Ath vouadou, nous à procurée de chez la pharmacie de boughni, dont le vendeur n’était autre que mitiche arav, le frère de si moh djerdjer, des médicaments  nécessaires pour panser nos blessures. Cette moudjahida originaire d’Ath vouadou, était mère  du djoundi surnommé Rabah temgharth, affecté au groupe commandos. Etant recherchée par les harkis de cette localité, elle vivait discrètement dans différents refuges. Une partie de nos contactes au sein du secteur et autres achats étaient réalisés par elle. Elle était aussi  la confidente de si moh Saïd ouchivan, commissaire politique du secteur.  

            Notre infirmier était, si Belkacem haddid. Au bout de quelques jours, si m’hidin avait pris le soin de nous prendre en photos (voir ci-dessus) qui ont été développées chez un photographe de la ville de Boghni. Les douleurs persistaient ; elles étaient si présentes qu’on ne pouvait pas baisser les bras, comme le montre la photo ci-dessus. Aussi, ne pouvant pas mettre la main à la bouche, nous mangions des mains de nos frères de combat.

           Quelques jours après, je revenais sur les lieus, en compagnie d’autres djounoud, à la recherche de ma sacoche que j’avais enfouie sous une grosse pierre au moment du bombardement. Elle contenait 2 millions de francs anciens, des rapports mensuels d’activités ainsi que d’autres documents. Nous marchions prudemment sur un sol calciné ou l’on voyait du napalm qui ne finissait pas de brûler, çà et là. Après une fouille minutieuse, nous  étions parvenus à trouver la sacoche à moitié brûlée. Les paquets d’argent ficelés  en billets de 10.000 francs anciens  ainsi que les documents étaient à moitié brûlés. L’argent avait été distribué à des personnes de confiance dans l’espoir d’échanger quelques billets non endommagés gravement. Quelques billets furent quand même échangés à la banque.

            Notre séjour dans l’infirmerie était assez long ; la nourriture ne manquait pas, les soins aussi ; c’était un moment de récupération pour nous. Cependant, les douleurs étaient toujours présentes. Notre infirmier Si Belkacem haddid  était constamment présent pour nous changer les pansements. Oh combien c’était douloureux  lorsqu’il enlevait les anciennes plaques de tulle gras lumière qui collaient sur note chaire. Pendant plusieurs jours, nous ne pouvions pas   manger avec nos propres mains ; c’était nos compagnons d’armes qui nous faisaient manger, comme le montre la photo ci-dessous.

 

 (G. à D. : Chibane Hocine - X - X - Haddid Belkacem, notre infirmier, avec sa carabine US, Ahcéne Iverkouken - Ouzrourou Salah, accroupi, mangeant du raisin).

       

         Cette photo a été prise après notre guérison, histoire de me faire rappeler mon séjour à l’infirmerie où je ne mangeais que des mains de mes frères de combat. Manière également de se faire des adieux, avant de rejoindre, chacun de nous, sa nouvelle affectation. Je tiens à souligner à cet effet, que malgré la situation difficile vécue dans les maquis face à l’ennemi, l’humour était toujours présent.

        Nous venions de recevoir à l’infirmerie, la visite du commandant de la wilaya III, si Ahcen Mahyouz « dit batih », également brûlé au napalm, au niveau des mains depuis déjà quelques jours dans la foret d’Amejout, du coté de Maatkas, en zone III. Il avait les doigts des deux mains  courbés et collés aux paumes. Il avait entendu parler de nous, au sujet de nos brulures et que nous nous étions sortis sans trop de dégâts, avant de nous rendre visite, dans l’espoir de trouver de meilleurs soins possibles. Hélas, Si Belkacem ne pouvait rien faire pour lui, étant donné que ses brûlures avaient atteint un stade de guérison assez avancé, (voir photo ci-dessous).

 

(De G.à D. : Haddid Belkacem, responsable sanitaire région II zone IV - Mahyouz Ahcen, dit Batih, Cdt. Wilaya III - Ouzrourou Salah, intendant région II zone IV)

       

         Il y à lieu de signaler, qu’en plus des traces de brulures au Napalm, visibles sur le visage, les mains et les oreilles, je porte jusqu’à ce jour, une balle et des éclats d’obus et/ou de grenades dans mon corps, ainsi que la fracture au coude du bras gauche. La fiche d’expertise médicale du 19-04-1984 ci-après, émanant de l’hôpital militaire d’Ain Naajda, précise si bien la nature de ses blessures.

 

   III-V)   LES SECTIONS ADMINISTRATIVES SPECIALISEES (SAS) :

      

          Durant toute l’année 1961, la pression n’a pas baissée d’un cran. Toutes les prémices de la continuité de la guerre étaient présentes ; l’opération jumelle avec ses effets dévastateurs était toujours en cours ; la torture des citoyens dans les DOP redoublait de férocité ; la propagande des SAS et au  tres moyens médiatiques propageaient leurs mensonges au sein des centres de regroupement. En effet, la radio d’Alger donnait de fausses informations sur nos pertes en hommes et consacrait beaucoup de temps pour la propagande dans son émission « Saout el Bilad », sans compter la presse écrite. Si l’on additionnait le nombre de moudjahidin et les victimes civiles déclarés morts par ses médias, le chiffre dépasserait le tiers de la population Algérienne de l’époque.

          Il va de soit, que tous ses moyens de propagande et d’intox avaient pour but de démoraliser les populations et de l’isoler des  moudjahidin. Plus que cela, les SAS innovaient dans la manière de propager d’autres compagnes d’intox. En effet,  une rumeur selon laquelle des égorgeurs étaient répandus dans tous les bourgs et villages. Sans pointer du doit l’ALN/FLN et pour faire croire à une troisième force, ces SAS faisaient allusion à des groupes imaginaires qui  égorgeraient toute famille venant leur ouvrir,  lorsqu’ils frappent à la porte pendant la nuit. Tout comme elles promettaient de l’aide aux populations, à chaque fois que celles-ci en exprime la demande, à la seule condition que tous les membres de la famille crient au secours et à voies élevées, dés que l’on frappait à leur porte.

          En effet, il nous est arrivé d’être surpris par des cris poussés par l’ensemble d’une famille lorsque nous frappions à sa porte. Il faut rappeler cependant, que cette intox n’a pas touché l’ensemble du secteur. Ce complot partiellement réussi, n’avait duré que quelques mois avant d’être déjoué par les moudjahidin.

          Possédant tous les moyens pour gagner cette guerre, l’ennemi ignorait peut-être que nous n’avions rien à perdre, si non nos vies que nous avions sacrifiées le jour où nous primes les armes contre le colonialisme.

          En résumé, il faut dire que les SAS menaient la politique de la carotte et du bâton, ce que confirment les actions illustrées par les photos suivantes, prises en 1959 par un soldat Français du contingent, Gérard Van Der Linden, affecté à la SAS de Boumahni.

 

 Un soldat Français du contingent sans expérience improvisé en infirmier, est en train de vacciner un bébé, (la carotte).

 

Une autre compagne de vaccination d’enfants réalisée par des infirmières. L’ennemi faisait soigner les enfants tout en bombardant leurs pères, au NAPALM (la carotte).

 

        Un  semblant d’école dont les cours étaient dispensés par des soldats du contingent non qualifiés, (la carotte).

        Les trois photos ci-dessus illustrent parfaitement le coté carotte servi par les SAS et montrent la manière de manipuler les populations à l’effet de les gagner à la cause ennemie.

 

 

(Les deux photos ci-dessus montrent la façon de terroriser les femmes dans leurs villages, en utilisant la manière musclée, avant de franchir le pas vers la torture et le viol, à l’occasion des opérations de ratissage).

      

            Il y à lieu de préciser que les photos ci-dessus, ainsi que les précédentes insérées dans la bataille de Boumahni, reflètent le coté bâton.

 

            Par ailleurs, les négociations entre le GPRA et le gouvernement français,  auxquelles d’ailleurs  nous n’accordions aucun crédit, avait été rendues publiques. Au plan politique, cette nouvelle donne à été un autre facteur qui a favorisé le rapprochement vers nous, de certains citoyens jusqu’ici égarés, hésitants ou peureux. Plus que cela; certains harkis désertaient leurs camps pour rejoindre les rangs de l’ALN ; d’autres nous ont ouverts leurs portes, assuraient la garde pendant que nous dormions chez eux et nous fournissaient des renseignements, des munitions et des tenues militaires. A cette époque précisément, tous les responsables de l’ALN avaient droit à un poste radio pour écouter les informations, notamment la voie de l’Algérie libre émettant à partir de la radio du Caire ainsi que toutes les radios du monde.

            Nous étions donc informés tant des actions entreprises à l’intérieur par les unités de l’ALN, que par le GPRA et le FLN à l’étranger. Il y avait tout de même une lueur d’espoir de voir enfin, la guerre terminée. Les citadins étaient eux aussi, sensibles à ce qui se passait autour d’eux. Nous avions remarqués chez eux  une prise de conscience en ce sens qu’ils avaient moins peur que par le passé. Cette victoire sur la peur affichée par les habitants des villes, nous a aidées à réaliser une action de salut public à l’intérieur de la ville de Draa el Mizan. Cette action consistait  à éliminer le traitre Moh n’Essaid, un ex-commissaire politique de l’ALN rallié à l’ennemi. Les agissements néfastes de ce rendu, s’étaient abattus sur la population civile avec le concours des services de la SAS et de la DOP, en employant avec beaucoup de psychologie, la politique de la carotte, pour le premier et du bâton, pour le second, comme signalé au chapitre III-V ci-dessus.

 

III-VI)   MISSION PERILLEUSE DE DRAA EL-MIZAN :

         

           C’était en 1961. Afin de contrecarrer l’intox de la SAS et celle de ses supports, dont le traitre Moh N’essaid ainsi que des services de renseignement de l’ennemi, il fallait mener une action périlleuse à l’intérieur même de la ville de Draa el Mizan. La cible choisie à cet effet, était Moh N’Essaid, un ancien commissaire politique de l’ALN, rallié  à l’ennemi. Il connaissait toute la région de Draa el Mizan. Tout comme il connaissait les familles de moudjahidine et des chouhada. Il se comportait avec elles d’une manière psychologique. Il allait même jusqu’à  leurs faire accepter certaines offrandes proposées par la SAS, en particulier des vivres dont elles avaient fortement besoin. Aussi, en collaboration avec la SAS, ce traitre envoyait des infirmières chez ces familles pour soigner leurs enfants et faisait semblant de s’inquiéter sur leurs scolarisation, comme en témoignent les propos rappelés ci-dessus. Cette attitude était de nature à se rapprocher d’elles dans le seul but d’avoir des renseignements sur les maquis, les déplacements des moudjahidines et leurs soutiens pour les intercepter et anéantir ce qui restait de nos organisations.

            Nous nous sentions tellement enclavés dans un cercle ne dépassant pas la circonférence d’un « béret » (Tibirits, célèbre formule usitée dans les maquis), il fut décidé de mettre fin aux agissements néfastes de ce dangereux traître. Pour ce faire, un groupe de moudjahidin, dont les photos ci après ont été prises durant notre séjour dans la ville de Draa el Mizan.

            Cette action à été organisée par Hachour Mouhand Ouramdan, Lieutenant, membre zonal (zone VI), et exécutée en compagnie d’un groupe composé de :   

       Si Ahmed Chihaoui, responsable de la ville de Draa el Mizan

       Si Salah Ouzrourou, intendant régional (région II, zone IV)

       Si Belkacem Haddid, infirmier régional (région II, zone IV)

       Si Ahcen Iverkouken et Si Mouh Ouamer, détachés d’un groupe commando de la même région

         Tous les membres de ce groupe, figurent sur les photos insérées ci-dessous. Ils ont tous survécus aux horreurs de la guerre et participés à l’édification de l’Algérie indépendante. A l’exception des frères Hadid Belkacem et d’Ahmed Chihaoui, qui viennent de disparaitre, les autres étaient vivants en 2014, à ma connaissance.

 

 

1) Photo de gauche-(de G. à D.: Hachour Mohand-Ouramdane, membre zonal, Ouzrourou Salah, intendant régional, Chihaoui Ahmed, responsable de la Ville de Draa-el Mizan)

2) Photo de droite-(de G. a D.: Si Ahcen Iverkouken, djoundi, Si Moh Oumar, djoundi, Chihaoui Ahmed, responsable de la  Ville de Draa El-Mizan, Hadid Belkacem, infirmier

régional)   

 

         Les deux photos ci-dessus ont été prises en 1961, à l’intérieur de la maison de Monsieur Ahmed Kahlouche, laquelle reste inchangée jusqu’à ce jour (voir photo ci-dessous)

 

     (Draa el Mizan 8 mars 2015 - Salah Ouzrourou devant la maison de Mer. Ahmed Kehlouche)  

 

         En voila ci-après, l’essentiel du déroulement de cette opération : 

          Le jour J et grâce à notre brave guide le nommé kemoun Abderrahmane, commerçant à Draa el Mizan, nous rentrâmes à l’intérieur de cette ville pour abattre ce traître. Pour l’embusqué, il fallait le surprendre après sa sortie du bar qu’il fréquentait  presque tous les soirs avant de rentrer chez lui. A ce moment là, il était absent, et comme ses déplacements sur la ville d’Alger étaient fréquents, nous ignorions le jour de son retour.

         Nous nous refugions chez la famille Kemoun, dans l’attente du retour de ce traître. Son absence s’était hélas prolongée et avait durée trois jours. La date  exacte de son retour n’étant pas connue, il apparaissait plus judicieux de l’attendre en ville, étant donné que plusieurs entrées et sorties étaient plus dangereuses pour nous que d’y séjourne. Pendant ce temps là, et pour que notre présence ne constitue pas un fardeau lourd à supporter par la famille ôte, nous étions contrains de changer de refuge tous les jours. C’était ainsi que nous nous réfugiâmes chez d’autres familles à savoir, les Kara et Kahlouche, commerçants de leur état. Pour nous déplacer d’une maison à l’autre, nous prenions la camionnette bâchée appartenant à Mer. Kemoun, dont le chauffeur était son fils, le jeune et courageux Abderrahmane. Ce n’était qu’à quelques minutes seulement du couvre-feu, que nous montions sur ce véhicule stationné à l’intérieur du garage.

          Nous avions passés des journées à la fois de bonheur et d’angoisse que je peu résumer ainsi :

          Du bonheur :

                         - pour toute cette disponibilité et la sincérité dont nos ôtes ont fait preuve à notre égare (hébergés, nourris, blanchis et bien gardés).

         De l’angoisse :

                     a)- pour l’incertitude de la réussite de notre périlleuse mission.

                     b)- pour notre séjour assez prolongé dans une ville aussi quadrillée que celle de Draa el Mizan, nos ôtes étant exposés eux aussi, aux dangers réels qui découleraient de cette action.

          Au terme du troisième jour, notre guide et chauffeur Abderrahmane Kemoun, nous informât de la présence de Mouh N’Essaid. C’était pour nous la délivrance. En ce moment précis, nous étions chez monsieur Ahmed Kahlouche. Ne connaissant pas personnellement Mouh N’Essaid, notre guide Abderrahmane, nous a donné son signalement à même de le reconnaître. Les habitants ne pouvant pas circuler dans la ville, couvre-feux oblige, il n’y avait pas risque de nous tremper de cible. Après avoir pris le dîner à l’avance chez la famille Kahlouche, et au coucher du soleil, soit tout à fait au début du couvre-feu, nous sortions dans la rue pour embusquer Mouh N’Essaid. Les rues étaient désertes, nous étions répartis tout au long de la rue que devait emprunter Mouh N’Essaid qui tardait à se montrer. Les consignes données  par si Mouhand Ouramdan à notre groupe, étaient de ne pas tirer avant lui.

          L’endroit où il à été abattu, est indiqué sur la photo ci après (voir la flèche) au centre de la ville de Draa el Mizan, en allant vers Tizi-Ghenif. Cette photo à été prise en 1959 par un soldat Français du contingent du nom de Gérard Van Der Linden, affecté à la SAS de Boumahni. En confondant les deux photos ci-dessous, l’une prise en 1959, l’autre en 2015, on remarquera que la rue où avait lieu l’attentat, n’à pas changée depuis 41 ans.

 

 

               (1- Centre-ville de Draa el Mizan en 1959)) 

               (2- Le même centre-ville de Draa el Mizan  en 2015)                                    

 

         Le lieu de l’attentat est indiqué par la flèche rouge en allant droit sur la chaussée, juste au virage à droite. Ce n’était que vers 22 heures, qu’apparaissait ce traitre, en état d’ébriété et en face duquel se dressait si Mouhand Ouramdan, armé d’un fusil garant. Mouh N’Essaid l’ayant aperçu, dégainait son PA, mais son vis-à-vis était plus rapide que lui et l’a abattu en lui tirant dessus trois ou quatre coups pour l’abattre à jamais. Il était allongé sur la chaussée, notre chef le fouilla et lui enleva son PA. Quant à nous qui assurions la surveillance des environs immédiats, nous n’avons tirés aucun coup de feu, ce n’était pas nécessaire du moins, les munitions étant pour nous, une matière précieuse.

         Notre mission étant réussie 5/5, nous avions décrochés aussi tôt. Un silence profond  régnait sur la ville, puisque le temps s’écoulant entre le moment de l’embuscade et la riposte de l’ennemi, dépassait une demi-heure. Nous nous retirâmes à la vitesse du vent, et ce n’était qu’après avoir traversés la moitié de la vaste plaine située entre la ville de Draa el Mizan et la foret de Boumahni, que nous entendions un déluge de feu tiré par les soldats ennemis.

 

                    (Plaine séparant la ville de Draa el Mizan de la foret de Boumahni)

       

          La photo ci-dessus prise en 1959, par un soldat français du nom de Gérard Van Der Linden, montre la plaine située entre la Ville de Draa el Mizan, à gauche et la foret de Boumahni, à droite, qui était notre point de repli. Pour y accéder, il fallait traverser cette vaste plaine située au nord de Draa el Mizan.

           Depuis ce jour, l’exécution de ce traitre redouté, avait ramené un certain apaisement au sein des habitants de la ville de Draa el Mizan et ses environs.

           A cette occasion, je me dois de rappeler ici, un autre fait de bravoure, parmi tant d’autres, accompli par le Lieutenant Hachour Mohand Ouramdan, membre de la zone IV Wilaya III.  Ce valeureux moudjahid faisant parti de la compagnie qui accompagnait Si Amirouche, lors de sa mission dans les Aurès, en 1959. Au retour, il était l'un des rescapés de la section qu'il commandait, sa compagnie étant presque décimée, suite aux nombreux accrochages avec les troupes ennemies, qu’il ne pouvait pas éviter du fait de sa méconnaissance du terrain. Ils rentraient sur le territoire de la Wilaya III, avec le début de l'opération jumelle. Arrivés à la zone II, ils accrochèrent l'ennemi à Iouaqouren (Imchedallen). Ils ont subis d'autres pertes. Tout au long de se parcours, ils n'ont pas réussi à rentrer en contacte avec les moudjahidin. Ce n'est qu'en arrivant à Ait Ouabane, (Ain el Hammam), secteur I Région I Zone IV, qu'ils ont vu la fumée se dégageant d'une grotte. Ayant regardé à l’intérieur, Si mohand Ouramdan avait vu Da Elvachuir Yahi, moudjahid et père de Si El Hafidh, qu'il connaissait déjà, en train de se réchauffer.

         Malgré tout, le destin à voulu que lui et moi, faisions partis des moudjahidin qui ont survécus à cette horrible guerre sans que nous ne soyons faits prisonniers par l’ennemi. Nous avions également faits un long chemin ensemble après l’indépendance, puis séparés par les exigences de la vie professionnelle, sans perdre de contactes. Notre dernière rencontre, remonte au 26-10-13 à Draa el Mizan, (voir photo ci-dessous, prise ce jour même) à l’occasion du recueillement organisé par l’APC de cette localité, à la mémoire du Chahid Belaouche Mohamed, dit Si Mohamed Oulhadj S/Lieutenant, affecté à la Wilaya IV en 1959 et tombé au champs d’honneur en 1960 prés de Draa el Mizan.

 

                          (De gauche à droite : Hachour Mohand Ouramdan – Ouzrourou Salah)

         

         Aussi, en cette année 1961, je venais d’avoir mes 20 ans fermes. Tout comme le chef de région, Si Mohand Ouramdane, venais de me notifier ma nomination au grade d’Aspirant pour assurer les missions de Liaison et Renseignements et muté à la région I – zone IV (Ain el Hammam), signée par le colonel Si Mohand Oulhdj, chef de la Wilaya III, (voir document ci-après).

 

            Ce jour là, j’avais réalisé l’ampleur de nos pertes en hommes. En effet, durant l’opération jumelle, le bilan de nos pertes était lourd. La liste des martyres ne cessait pas de s’allonger au fil du temps. C’était la raison qui a du motivée le commandement de la wilaya III à me désigner en qualité d’aspirant des  liaisons et renseignements, alors que je venais de fermer mes 20 ans. C’était une lourde responsabilité pour moi.

 

 

 

(1ére photo, à Ait Mislaine (Ain el Hemmam) 1960, je me souviens de : de G. à D. - Antiténe Youcef, dit Si Youcef Arvah - Tighilt Mouloud - Ouzrourou Salah - Si Idir Argane.

2éme Photo, à Frikat (Draa el Mizan) 1961 : Ouzrourou Salah et Ben-Said Abdellah)

 

          Il est vrai que notre Wilaya avait subis des pertes considérables en moyens humains et matériels. Des milliers de martyres et des centaines de villages complètement rasés par les bombardements, ce qui à renforcé la volonté des femmes à prendre la relève des hommes.

 

 Gloire aux femmes Algériennes combattantes

        

         Malgré tous les sévices de la soldatesque Française, les femmes étaient constamment présentes dans le combat libérateur, du début jusqu’à la fin de la révolution. Elles s’étaient distinguées beaucoup plus pendant la dure opération jumelle, c’était le cas de Yemma Fadhma, par exemple. Originaire d’Ath Vouadou, (village d’Ath El Kaïd, si mes souvenirs sont exacts), Commune d’Agouni Gueghrane. Elle était la mère d’un frère d’armes qu’on appelait Rabah Temgharth. Recherchée par l’armée Française, elle se faufilait entre les mailles de cette dernière, grâce à sa fausse carte d’identité. Elle était le chef de Front, l’agent de renseignements et de liaison, la démarcheuse en matière de vivres et autres besoins des moudjahidin. Elle était secondée par d’autres femmes dignes de confiance. Parmi d’autres femmes moudjahidate, je me souviens de Na Keltsouma Harouni d’Ait Hamsi, mon village natal, épouse de Mesbahi Amar, lui même moudjahid. Elle à servie courageusement la révolution en participant aux différentes missions que requéraient les besoins du moment, pendant que toute la Kabylie était zone interdite et que les hommes valides étaient aux maquis ou emprisonnés dans les camps militaires ennemis.        

             (Femmes courage du village de Tavouhcent - Ath Vouyoucef - Ain el Hammam - 1958)

 

        La fameuse opération jumelle sur laquelle se fondait l’espoir des pieds noirs et autres partisans de l’Algérie française, même si elle nous à affecté profondément, s’était soldée par un échec. Le gouvernement français venait de reconnaître enfin le FLN, autrefois traité d’hors la loi, voir d’organisation terroriste, pour s’asseoir avec lui d’égal à égal, au tour de la table de négociations. Cette nouvelle donne avait suscité un mécontentement général au sein des pieds noirs et autres minorités algériennes, partisans de « l’Algérie française » ainsi qu’une partie de l’armée française, proche des milieux colonialistes. Furieuses, ces trois tendances avaient mis sur pied une organisation appelée l’Organisation Armée Secrète « OAS ». Encadrée par des officiers de l’armée française et dotée d’armes et d’explosifs de toutes sortes, cette organisation tirait sur tous ce qui bougeait dans les villes.

         Comme le montre les photos ci-dessous, l’OAS posait des bombes au plastic  partout dans des endroits fréquentés par des civiles, qu’ils soient Algériens ou Européens qui n’étaient pas de leur coté, dans des magasins, des bus, des cafés et autres lieux publics, dont la Bibliothèque Nationale. Des entités économiques, dont les ports, n’étaient pas épargnées. Les grandes villes étaient les plus touchées, Alger et Oran, en particulier. Ils procédaient également à l’élimination physique de l’élite algérienne, hostile à leur projet, notamment l’écrivain mouloud Feraoun et ses compagnons, déchiquetés par une bombe au plastique.

 

 

                                      (Photos prises en 1962, montrant les atrocités de l’OAS)

 

           Quand à nous, nos efforts étaient enfin couronnés de succès, par la reconnaissance à l’autodétermination et à l’indépendance de notre pays. Après plusieurs mois de négociations à Évian, les deux parties étaient parvenus à un accord de cessez le feu qu’ils avaient signés, en date du 18 mars 1962, dont la date de mise en vigueur était prévue pour le lendemain 19 mars à 00 heure. Par cet accord, la France avait reconnue officiellement au peuple Algérien, l’autodétermination et son indépendance.

Nous avions entendus la nouvelle par le biais des radios de l’ennemi. Elle fut confirmée plus tard  par notre hiérarchie.

 

                                                                           CONCLUSION

 

           Simple autodidacte, j’ai pioché dans sa mémoire avec passion pour apporter mon humble témoignage sur la guerre de libération nationale. Je me suis exprimé du mieux que j’ai pu dans la langue Française, même si je ne la métrise pas. A cet effet, je dois bien m’excuser auprès de mes lecteurs tout en gardant l’espoir que le contenu soit bien compris et c’est l’essentiel pour moi. L’objectif principal visé par ce récit est d’apporter ma modeste contribution à l’écriture de notre histoire, en témoignant sur mon vécu durant la guerre de libération nationale.

            Tout comme je tiens à témoigner à cette occasion, que les habitants des régions de Kabylie, notamment la zone IV dans lesquelles j’ai passé une partie de ma vie au combat, avec quelques exceptions prés, avaient participés de prés ou de loin, à l’effort de la révolution. Même certains villageois qui ont fui les atrocités de l’armée Française pour se réfugier dans des villes, n’ont pas cessé d’y participer, chacun selon ses moyens.

            Je me dois d'adresser un hommage particulier aux femmes courages qui ont bravée la peur, particulièrement devant la cruauté des harkis et autres  soldats Français, notamment durant l’opération jumelle (1959/62). Je cite en exemple, les   femmes de chouhada et de moudjahidin, circulant avec de faux papiers d’identité. Sans ces femmes, aucun lien, combien indispensable entre les populations regroupées dans des camps de concentration et les moudjahidin, ne pouvait se concrétiser. Bravant les dangers des zones interdites, elles ont accomplis des missions que les hommes étaient incapables d’exécuter, non pas par lâcheté, mais par les circonstances du moment.

            J’ai appuyé ces témoignages, autant que possible, par des documents authentiques et des photos  que je détiens sur moi, ou celles tirées des archives (INA), à partir de l’Internet, après de nombreuses recherches. Certains compagnons d’armes figurant avec moi sur certaines photos, ne sont pas identifiés, faute de mémoire. Je dois rappeler que d’autres documents et photos ont été remis en 1975 par mes soins, au musée national du Moudjahid, (voir reçu ci dessous). Je dois souligner par ailleurs, que ces documents comprennent des agendas concernant les années 1960/61/62, sur lesquelles étaient inscrites au jour le jour, toutes les activités exercées par moi et mes compagnons d’armes.  Si je pouvais les récupérer, il y à matière à écrire trois livres.

             Il faut rappeler qu’à cette époque précisément, tous les responsables à quelques niveaux qu’ils soient, étaient tenus de porter sur eux un agenda dans lequel ils devaient noter toutes leurs activités,  du moindre détail jusqu’aux grandes actions entreprises.

             Aussi, les derniers objets précieux que j’ai gardés sur moi, en souvenirs de la guerre de libération nationale, dont un PA, ont été remis au musée du moudjahid de Bouira, en date du 05 décembre 2012 (voir reçu ci-dessous). Cette même arme ou une autre, c’est  selon la conjoncture du moment, était pour moi un compagnon sûr aux cotés de mes frères de combats. Pour avoir servis à me défendre contre l’ennemi à plusieurs reprises, notamment durant la fameuse opération jumelle, cette arme représente pour moi aujourd’hui, un objet précieux. Mais, selon ma propre conviction, cet objet aussi précieux soit-il, appartient au peuple Algérien et sa place est au Musée et doit être exposé au public. Ayant le pressentiment du devoir accomplie, ma satisfaction morale serait que  les générations futures puissent y avoir axés, pour connaitre une page de leur histoire.      

 

 

             A toutes et tous ces combattants connus ou anonymes qui ont veillé sur nous, qui nous ont protégés, hébergés, nourris et blanchis, je leur demande pardon.

  Enfin, je dédis cet humble témoignage à mes enfants, petits enfants, à tous les membres de ma famille proches ou lointains, à mes compagnons d’armes et à tous les Algériens, femmes et hommes qui ont participés à libérer notre pays du joug colonial, sans oublier ceux auxquels on n’a pas reconnu la qualité de moudjahid.

             Pour terminer, ma pensée va vers nos glorieux chouhada et je souhaite longue vie aux moudjahidin encore vivant.                                                      

 

 

                                                                                                                   Fin de ce récit à Bouira le19 mars 2015.

                                                                                                                  

                                                                                                                   Salah Ouzrourou, Moudjahid.

 

 

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Date de dernière mise à jour : 11/07/2017

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